La dernière envolée de Gilles Lamontagne

Gilles Lamontagne à sa première victoire à la mairie de Québec,... (Collection Jocelyn Paquet, Les Archives du photographe)

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Gilles Lamontagne à sa première victoire à la mairie de Québec, en 1965

Collection Jocelyn Paquet, Les Archives du photographe

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(Québec) CHRONIQUE / Ce jour-là de la fin de l'hiver 1943, les nuages s'ouvrent et la pleine lune illumine l'eau des marais de Hollande que survole le pilote Gilles Lamontagne au retour d'un bombardement sur Essen en Allemagne.

Un coéquipier s'inquiète tout à coup du reflet de leur avion qu'il voit apparaître sur l'eau. Il presse Lamontagne de bouger. Un avion visible et en ligne droite peut être une cible facile.

L'impact survient quelques instants plus tard. Le jeune pilote n'a jamais vu venir le chasseur allemand derrière. L'avion est touché, raconte le biographe Frédéric Lemieux, dans un des passages les plus passionnants de sa magistrale biographie Gilles Lamontagne - Sur tous les fronts1

Ce même hiver, le pilote Lamontagne avait échappé de peu aux Allemands. Il avait vu la lumière d'un projecteur balayer les ailes, le fuselage et la queue de son appareil, montrant la cible au chasseur Messerschmitt qui suivait.

Lamontagne avait brusqué les virages, au point d'apeurer son équipage, pour finalement réussir à s'échapper.

Cette fois, le feu a éclaté à bord. L'équipage réussit à l'éteindre une première fois, puis une seconde à mains nues, l'extincteur étant vide. 

Lamontagne croit encore pouvoir ramener son avion en Angleterre, mais les rafales continuent. L'interphone est hors d'usage, des membres d'équipage sont blessés, les ailerons n'obéissent plus, et le feu se répand sur la carlingue. 

Personne ne panique, mais l'évidence s'impose. Lamontagne donne l'ordre de sauter. 

Ils seront, Gauthier et lui, les derniers à partir par une brèche ouverte à la hache dans le nez de leur appareil.

Avant d'être maire de Québec, Gilles Lamontagne a... (Archives Le Soleil) - image 2.0

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Avant d'être maire de Québec, Gilles Lamontagne a risqué sa vie en Europe comme pilote lors de la Seconde Guerre mondiale. 

Archives Le Soleil

L'homme qui ne perdra jamais une bataille politique de toute sa carrière à Ottawa et à la mairie de Québec est vaincu.

Il atterrit dans un champ et enterre son parachute. Les Allemands finiront par le capturer. 

Malgré le danger, il suit les consignes apprises et refuse de répondre aux questions de ses geôliers. Imaginez comme il a dû s'amuser des années plus tard des questions de journalistes dans la ouate d'un parlement ou d'un hôtel de ville. 

Le pilote restera détenu dans des camps jusqu'au 6 avril 1945. Ce jour-là, 1000 prisonniers escortés par des gardes allemands prennent la route pour fuir l'avancée des Russes.

Lamontagne notera dans un calepin les détails de chacune de ces journées. Comme il notera plus tard avec la même minutie les détails de ses agendas et activités à la mairie de Québec. 

Des marcheurs affamés s'évadent parfois, d'autres tombent sous les balles des gardes, plusieurs meurent d'épuisement.

À la fin du mois, la rumeur des progrès des troupes alliées et des premières redditions allemandes se répand. Puis celle du suicide de Hitler le 30 avril à Berlin. Mais au camp où les marcheurs ont fait escale, rien ne se passe encore. La neige tombe jusqu'au lendemain matin alors qu'un prisonnier ouvre la porte. 

Rien. Il n'y a plus ni garde ni chien. Les Allemands sont en fuite, et les prisonniers libres. 

Meurtri par 26 mois de captivité, Gilles Lamontagne rentre à la maison en juin 1945. Les mots syndrome post-traumatique n'existent pas encore, mais on comprend dans quel état il débarque.   

À ses compagnons d'infortune, M. Lamontagne avait l'habitude de dire ceci : «S'il y a quelque chose que tu peux faire, fais-le. S'il n'y a rien que tu peux faire, ben ferme ta gueule, puis endure.»

Il posait, sans le savoir, les bases de son engagement politique.

En refermant ce chapitre de guerre, il m'est passé par l'esprit que le reste de la vie publique de M. Lamontagne ne serait plus qu'une marche dans le parc. 

Que pas une bataille, pas un adversaire ne pouvait plus atteindre le survivant, celui qui avait vaincu la peur, la faim, la solitude, le mal et la douleur de voir tomber les compagnons d'armes.

Gilles Lamontagne avait rêvé d'être pilote. Il avait toujours aimé la vitesse, ça lui est resté, et sentait surtout le besoin de voler de ses propres ailes.  

Dernier de cinq enfants, il se trouvait à l'étroit dans sa famille qui exploitait une manufacture de peinture. Sa mère était morte quand il avait cinq ans. 

Souvent, il entend son père se demander en levant les yeux au ciel : «Qu'est-ce qu'on va faire avec lui?» raconte le biographe Lemieux. 

Son père mourra avant qu'il parte pour la guerre. «Je suis très fier de toi», lui dira-t-il quelques jours avant de voir son fils pilote partir pour la guerre.

Au retour, Gilles aurait pu joindre l'entreprise familiale, mais préfère s'éloigner de Montréal. Il ne veut pas passer sa vie à se faire dire quoi faire par ses aînées. Il veut avoir son propre commerce, le cherchera en vain à Trois--Rivières, puis à Sherbrooke avant d'aboutir à Québec, où un oncle le soutient.

Il connaît déjà la ville. Lors de sa formation de pilote, il avait été envoyé en immersion anglaise au Manning Pool de Québec, sur les rives de la rivière Saint-Charles. Le jeune homme ne comprenait pas qu'on puisse apprendre l'anglais dans une ville aussi francophone, mais réussira l'examen.

Le 1er décembre 1945, le commerçant Lamontagne s'installe coin Chauveau et de la Fabrique, où il offre des porcelaines et des cadeaux à une clientèle déjà fidèle. Jusqu'au jour, 20 ans plus tard, où il conquiert la mairie.

J'ai rencontré Gilles Lamontagne pour la première fois à la fin de l'hiver 1984. J'étais jeune journaliste. Lui avait déjà une longue feuille de route. 

C'était le jour où il fut nommé lieutenant-gouverneur. J'avais cogné à sa porte, avenue des Braves. Il m'avait fait entrer au salon. J'ai dû enlever mes bottes et me suis retrouvé en pied de bas devant le représentant de la reine d'Angleterre. 

J'en fus sans doute plus malheureux que lui qui ne s'en formalisait pas.

Je l'ai souvent revu ensuite à des cérémonies et à des événements publics de la ville auxquels il prenait grand plaisir. 

Plusieurs fois, je suis monté à son appartement du 14e étage, Les Jardins de Merici, où je lui passais un coup de fil.

Je me souviens d'un après-midi de l'été 2008 où Jean Pelletier et Régis Labeaume y étaient aussi. Jean-Paul L'Allier avait décliné l'invitation.

Nouveau venu, Labeaume parlait très peu, préférant écouter ses mentors. C'est Jean Pelletier, je crois, qui avait noté la «remarquable continuité» entre les maires de Québec.

Chacun avait façonné la ville avec les valeurs dominantes et les moyens de son époque. Mais les objectifs étaient les mêmes : embellir la ville, moderniser l'administration, développer la culture et le tourisme, améliorer la qualité de vie, protéger le caractère francophone de la ville.

Élu en 1965, M. Lamontagne a été le maire de la Révolution tranquille. La Montréal de Jean Drapeau était alors en effervescence avec l'Expo 67, le métro et les grands gratte--ciel du centre-ville. Ce fut pour Lamontagne une source de motivation.

Québec traînait alors avec des logements pitoyables, une administration corrompue et désorganisée, une mauvaise eau potable, etc. 

La naissance de l'État québécois et les prévisions démographiques annonçant un million d'habitants pour l'an 2000 allaient permettre d'enclencher une grande transformation de la ville.

Le béton et les immeubles en hauteur incarnaient alors la modernité. Des générations de citoyens reprochent encore à Lamontagne d'y avoir cédé.

Ils auraient préféré une rénovation du centre-ville, plutôt que la démolition de pans entiers des quartiers Saint-Roch et Saint-Jean-Baptiste.

Une partie de «l'héritage» de M. Lamontage (rivière Saint-Charles, boulevard Saint-Cyrille, Mail Saint-Roch) sera d'ailleurs démantelée par le maire L'Allier. 

La vision de l'époque Lamontagne ne tiendrait plus la route aujourd'hui, mais les intentions n'étaient pas toutes mauvaises.

C'est vrai que M. Lamontagne a bétonné la rivière, mais c'était pour masquer l'égout à ciel ouvert et aménager des promenades publiques sur les berges.  

On peut continuer de lui en vouloir, même après sa mort. Mais il est raisonnable de croire que malgré les erreurs importantes, il a laissé une ville généralement en meilleur état que celle qu'il avait trouvée.

L'ancien maire de Québec - et futur lieutenant-gouverneur... (Archives Le Soleil) - image 3.0

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L'ancien maire de Québec - et futur lieutenant-gouverneur du Québec, poste qu'il a occupé de 1984 à 1990 - en 1982.

Archives Le Soleil

Les maires de Québec ont toujours eu auprès des gouvernements supérieurs une influence plus forte que celle que commandait la taille (modeste) de la ville, avait aussi noté M. Pelletier.

C'était vrai de Gilles Lamontagne et ce l'est encore aujourd'hui.

Des proches comme Paul-Christian Nolin ont souvent évoqué le caractère impatient et impétueux de M. Lamontagne. 

Mais tous, même ses adversaires les plus farouches des comités de citoyens, notent que M. Lamontagne écoutait et respectait l'autre. Ce qui ne veut pas dire qu'il cédait.

L'homme avait fini par s'assagir. Il était devenu affable et patient, au point de s'inquiéter parfois de l'impatience des autres (M. Labeaume). 

Ces dernières années, il admirait sa ville à laquelle il ne trouvait plus de défaut.

«Québec, une ville qui n'a pas d'égale. Elle est belle et en plus, elle a du charme», avait-il écrit en 2010 dans la dédicace de mon exemplaire de sa biographie.

«Comment va votre santé, Monsieur Lamontagne?» lui demandais--je parfois. 

Du haut de ses 90 ans et plus, il répondait avec humour et détachement. 

«Physiquement, ça va. Mentalement, je vous laisse juger.» La réponse s'imposait.

Je lui ai parlé pour la dernière fois il y a quelques mois. Dans la dernière année, il avait renoncé à la plupart de ses sorties publiques, ne s'en sentant plus capable. Il en souffrait. 

«J'ai l'impression d'être inutile dans la fin de ma vie, m'avait-il dit. Vous ne savez pas ce que c'est, vous, la vie de 85 ans à 96 ans; un vieil homme.»

Je l'avais relancé.  

- Vous vous sentez un vieil homme? 

- Non, je suis un vieil homme, m'avait-il corrigé dans un éclat de rire.

- Je vois que vous n'avez pas perdu votre sens de l'humour. 

- C'est tout ce qu'il me reste, avait-il répondu. 

C'était à la fois drôle et infiniment triste.

Je me suis douté que ce pouvait être notre dernière conversation.

Lui l'évoquait depuis des années chaque fois qu'on se saluait avant de se laisser, mais je n'y croyais pas vraiment. 

Ce jour-là, lendemain du jour du Souvenir, j'avais ouvert mon calepin de notes après avoir raccroché le téléphone. Les paroles s'envolent. Les écrits restent. 

1 FRÉDÉRIC LEMIEUX. Gilles Lamontagne - Sur tous les fronts, Éditions Carte Blanche, 2010

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