Les mots sont à risque

Outre les craintes juridiques, il pouvait y avoir... (La Presse, Olivier Jean)

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Outre les craintes juridiques, il pouvait y avoir d'excellentes raisons de ne pas vouloir présenter le numéro de Mike Ward au Gala Les Olivier, animé par François Morency (photo). C'est un choix. Ça ne s'appelle pas de la censure.

La Presse, Olivier Jean

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(Québec) CHRONIQUE / La controverse est une recette éprouvée pour vendre, comme la menace d'interdit ou de censure.

Cela décuple l'intérêt pour un livre, un spectacle ou une pub qui ne méritent pas tant d'attention mais profitent d'une prime à la polémique.

Le Gala Les Olivier vient d'en faire une autre démonstration, avec un record de deux millions de téléspectateurs pour un dimanche soir d'automne de la mi-mai.

Je n'ai pas écouté le gala. Ce n'est pas que les mots crus me choquent. Simplement que les humoristes, la plupart, ne me font pas rire et souvent m'exaspèrent. 

Je n'ai pas regardé le gala, mais j'ai vu leur théâtre au bulletin de nouvelles. Leurs masques, leurs silences stratégiques, leur indignation.

J'ai vu aussi le numéro d'ouverture qui décrit la difficulté à pratiquer le métier des mots sans heurter les sensibilités de tout un chacun. 

Les mises en garde des avocats, des assureurs, des lobbies. Sans parler des annonceurs et des tollés des réseaux sociaux. 

La liberté des mots rapetisse. Celle des humoristes, mais aussi, celle de tout le monde, politiciens, commentateurs, animateurs de radio, etc. Le renvoi de Jeff Fillion et André Arthur s'inscrit dans cette logique.

Les mots sont devenus à risque.

En janvier 2015, la Cour du Québec a condamné une citoyenne de Montréal à 2000 $ de dommages pour un courriel envoyé à son voisin de copropriété.

La dame, fâchée, lui reprochait d'avoir fait des travaux «en sauvage», au mépris de la civilité la plus élémentaire et du droit.

«Vous vivez dans votre bulle hassidique, bien à l'abri des contacts avec les gens qui ne sont pas de votre religion et sans aucun respect à leur égard.»

Le voisin y a vu du racisme et de l'antisémitisme. Le juge lui a donné raison, malgré, dit-il, que le voisin n'était pas de bonne foi et avait bafoué les droits de sa voisine. 

On parle ici d'un courriel privé. Pas de Facebook, de spectacle public ou de télé à heure de grande écoute. 

Chaque mot d'humeur ou d'humour sur le terrain miné des minorités est désormais hasardeux.

Et ça ne va pas en s'améliorant. 

Le projet de loi 59 sur le discours haineux va «empirer les choses», craint le professeur de droit public de l'Université de Montréal Pierre Trudel.

N'importe qui pourra porter plainte et déclencher une enquête par la Commission des droits de la personne. La même Commission qui vient de faire un procès à Mike Ward pour ses propos sur Jérémy Gabriel. 

«Les premières victimes seront les caricatures des journaux», prévoit le prof Trudel. «Imaginez l'effet inhibiteur pour les médias.»

Sous la pression de la rectitude politique et de la loi à venir, le risque pour les médias continuera d'augmenter.

Il serait facile de blâmer leur excès de prudence ou un manque de courage. 

Mais les entreprises ont le droit de choisir ce qu'elles diffusent et le niveau de risque qu'elles assument. Elles ont le droit de décider qu'un numéro d'humour ne convient pas à leur «marque» ou à leur public. 

Outre les craintes juridiques, il pouvait y avoir d'excellentes raisons de ne pas vouloir présenter M. Ward en début de gala. C'est un choix. Ça ne s'appelle pas de la censure. Ça s'appelle de la gestion de risque et d'image.

La censure, c'est autre chose. C'est les livres à l'Index. C'est l'interdiction totale, pour de mauvaises raisons, de toute information, point de vue ou mots qui dérangent. 

Le numéro litigieux des humoristes a été présenté ailleurs. La liberté de parole des auteurs n'a pas été étouffée.

Ce fut peut-être contrariant de ne pas avoir pu le présenter dans le gala, mais ce n'est pas le scandale auquel on a fait croire.

Ce dont je m'inquiète, ce n'est pas qu'un diffuseur choisisse à l'occasion de ne pas présenter un numéro d'humour.

Je ne m'inquiète pas non plus des excès de langage. Ceux qui s'en trouvent victimes peuvent s'adresser aux tribunaux. Ce n'est pas une solution parfaite, mais ça reste, jusqu'à nouvel ordre, la moins mauvaise. Moins mauvaise que d'interdire.

Ce qui inquiète, c'est le système qui s'installe, un peu plus lourdement chaque jour. Le poids des lobbies et bientôt, celui de la loi 59.

Vouloir protéger les plus vulnérables et empêcher les discours haineux est une bonne intention. À trop vouloir policer les mots, on court cependant à la catastrophe.

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