Le métier de professeur

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Le métier de professeur n'est plus le même le jour où il y a devant soi des ordinateurs et des téléphones intelligents plutôt que des étudiants.

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(Québec) CHRONIQUE / J'ai longtemps eu plaisir à aller en classe parler du métier de journaliste.

Le plus souvent devant des étudiants universitaires, mais aussi au cégep, au secondaire et même au primaire.

De tout jeunes élèves m'ont parfois entraîné à parler de déontologie et du rôle social des journalistes. Leurs questions allaient bien au-delà de la curiosité à laquelle je pouvais m'attendre et j'en étais ravi.

J'ai affronté à l'occasion des auditoires plus turbulents mais le plus souvent, j'ai trouvé des étudiants attentifs.

Ces séances, même les plus structurées, finissaient souvent par des conversations ou récits improvisés inspirés par les questions du moment. Ce sont les moments que j'ai toujours préférés.

Il m'arrivait alors de me dire que si je n'avais pas été journaliste, j'aurais aimé être professeur. Les métiers se ressemblent d'ailleurs.

Trouver des façons d'expliquer des réalités et des enjeux parfois compliqués, raconter des histoires, essayer de retenir l'attention jusqu'à la fin, transmettre des connaissances, donner des outils pour réfléchir.

Un des plaisirs que j'ai l'impression de voler au métier de professeur était de voir les regards s'allumer pour une bonne anecdote, une image réussie ou parce que je sentais que le propos avait porté.

La satisfaction d'avoir été utile, ou à défaut, d'avoir été pendant un moment, distrayant.

Aujourd'hui?

Aujourd'hui, je ne sais plus.

J'ai été ébranlé par ma dernière visite en classe cet hiver devant des étudiants en communication/journalisme.

Le professeur m'avait invité à partager mes réflexions en prenant pour point de départ la 200e émission d'Enquête que Radio-Canada venait de diffuser. Un bon sujet.

Je pensais me retrouver devant une trentaine d'étudiants. Je me suis retrouvé devant une trentaine d'ordinateurs portables.

Un mur d'écrans qui me tournaient le dos avec leur pastille HP et leur pomme lumineuse où il manquait une croquée.

Sauf pour quelques-uns, je n'ai pas réussi à percer le mur. Pour les autres, la majorité, les regards n'y étaient pas, avalés par leur ordinateur.

J'aime penser que ça ne les empêchait pas d'être attentifs. Ces écrans relevés étaient peut-être la preuve qu'ils écoutaient en prenant des notes sur le clavier.

Mais une conversation sans regards, ce n'est pas la même conversation. Il manque la lumière dans les yeux et l'écho. Une confirmation que la communication fonctionne et qu'on ne parle pas dans le vide.

Le linguiste Roman Jakobson parlait de la fonction «phatique» du langage. Ce «Allo!» en décrochant le téléphone. Ce «vous me suivez?» ou ce «ça va?» dans la conversation, le «you know» des anglos par lequel on vérifie que l'interlocuteur est bien là et que le message peut circuler.

Sans ce regard, c'est le doute.

Je n'ai pas été fâché. Déçu, mais pas fâché. Je n'ai pas pensé que ces étudiants étaient impolis ou manquaient de manière. Je mesurais seulement le gouffre.

Je ne leur fais pas de reproche. Il faut être de son temps j'imagine, et le mien est peut-être passé. Et puis il serait malvenu de critiquer ces écrans car les journalistes font pareil.

Je vois travailler mes jeunes collègues, le téléphone sur l'oreille, l'ordinateur sur les genoux ou devant sur la table; les yeux sur l'écran plutôt que sur la personne au micro et les doigts sur le clavier, pressés de transmettre avant que l'autre ait fini de parler.

Je me sens chaque fois dépassé.

Comment voir quand on ne regarde pas? Comment écouter et comprendre en même temps qu'on écrit? Et comment, pour celui ou celle qui parle, savoir que son propos est compris et ne s'est pas perdu en route?

Puis je regarde les reportages et les topos diffusés et constate que je m'étais inquiété pour rien. Les messages et leurs contenus sont là, correctement transmis il me semble.

Il est inévitable que plus le journaliste doit faire vite, moins il aura de temps pour vérifier, chercher d'autres points de vue et mettre les choses en contexte. Le risque augmente de n'être qu'une courroie de transmission. Mais c'est un autre débat. Devoir faire vite n'est pas un drame si on peut revenir plus tard sur un sujet qui aurait mérité davantage d'attention.

Mais voici que je m'éloigne et parle trop.

Je voulais seulement partager ma déception de ce jour-là en classe: le métier de professeur n'est plus le même le jour où il y a devant soi des ordinateurs et des téléphones intelligents plutôt que des étudiants. C'est pareil pour le métier d'humain.

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