L'art délicat de la toponymie

La décision de la Ville de Québec d'honorer... (Photothèque Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

Agrandir

La décision de la Ville de Québec d'honorer Albert Ladouceur et Marc Simoneau en donnant leur nom respectivement à la galerie de presse du Centre Vidéotron et à un nouveau centre sportif a été le sujet de débats à savoir si leur contribution avait été assez importante pour qu'ils méritent pareille reconnaissance.

Photothèque Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) CHRONIQUE / Les choix de toponymie ne devraient pas être assujettis à l'impulsivité et à l'émotion du moment. Le lynchage du nom de Claude Jutra après les révélations sur ses pratiques pédophiles est probablement l'exception.

Le deuxième pont de Québec a été nommé... (Photothèque Le Soleil, Patrice Laroche) - image 1.0

Agrandir

Le deuxième pont de Québec a été nommé sous le coup de l'émotion en l'honneur de Pierre Laporte, quatre jours après son assassinat par le Front de libération du Québec, en octobre 1970. 

Photothèque Le Soleil, Patrice Laroche

CHRONIQUE / Les choix de toponymie ne devraient... (Le Soleil, Patrice Laroche) - image 1.1

Agrandir

Le Soleil, Patrice Laroche

Elle tient d'ailleurs moins d'une urgence à changer des noms de rue qu'à dire son indignation contre la pédophilie.

L'ONU recommande d'attendre un an après un décès avant d'inscrire un nom dans la toponymie, mais les pratiques diffèrent selon les lieux et les époques.

Aux États-Unis, la norme fédérale est d'attendre 10 ans.

Le Québec a fini par adopter la règle des 12 mois, mais dans certains cas, le dommage était déjà fait. Il traîne ainsi dans notre paysage des noms qui ne devraient pas y être.

Le pont Pierre-Laporte par exemple. La sagesse aurait voulu qu'on ne donne pas à un lieu aussi significatif le nom d'un ministre à la moralité incertaine (liens avec le crime organisé).

La seule contribution indiscutable de M. Laporte fut d'avoir été une victime du FLQ.

La décision de remplacer le nom prévu, pont Frontenac, par Pierre-Laporte fut prise sous le coup de l'émotion, quatre jours après le décès.

Comme souvent, on aura confondu victime et héros. Comme on confond fierté locale et héritage.

***

Combien de villages se sont empressés de donner à leur aréna le nom d'un fils dont la modeste carrière dans la LNH sera vite tombée dans l'oubli?

Sans parler du risque de devoir retirer ce nom lorsqu'on découvre que le héros n'était pas digne de l'honneur qui lui fut fait.

L'exemple le plus récent est évidemment celui de l'aréna

Marcel-Aubut de Saint-Hubert de Rivière-du-Loup.

Cela dit, la toponymie ne sera jamais une science exacte, même en y mettant le temps voulu et en évacuant les émotions.

C'est «éminemment subjectif», rappelle Henri Dorion, qui fut longtemps président de la Commission de toponymie du Québec.

Il est plus facile d'établir des règles par la négative : pas de nom à controverse ou péjoratif; pas avant un an; pas de doublons; pas de nom trop long ou impossible à retenir, etc.

Pour les critères «positifs», c'est plus compliqué et très inégal.

Le guide de gestion de la Ville de Québec prend 36 pages pour décrire des règles d'écriture et de procédure.

Je n'y trouve cependant rien de substantiel sur les critères de choix des personnes dont le nom mériterait d'être honoré.

La Ville de Gatineau fait beaucoup mieux en deux petites pages : réalisations réelles; contribution exceptionnelle à une profession ou discipline; apport exemplaire; pérennité de l'oeuvre; qualités de leadership; statut de pionnier; originalité de la contribution; rayonnement de la personne ou de l'oeuvre; impact dans la société, etc.

Le bénévolat et l'engagement politique ne suffisent pas pour être nommés, précise le document de Gatineau.

Le règlement de l'Université Laval va dans le même sens lorsqu'il parle de «figures marquantes», d'influence importante et de rayonnement.

La Ville de Québec semble obéir à des règles moins définies, ce qui ouvre la porte à la discussion.

Personne ne doutera de la pertinence de donner le nom de Jean Béliveau à la place publique devant le nouvel amphithéâtre.

C'est moins convaincant pour le nouveau centre sportif Marc-Simoneau dans Beauport.

M. Simoneau avait certes de la notoriété et de la popularité. Mais peut-on parler d'une contribution exceptionnelle au métier de journaliste ou de conseiller municipal?

Le conseiller avait soutenu le projet de centre sportif, mais n'est-ce pas ce qu'aurait fait tout conseiller de ce district?

Si M. Simoneau n'avait pas appartenu à l'équipe politique du maire, le choix aurait peut-être été différent.

Ainsi en est-il de la décision de donner rapidement le nom de l'ex-collègue Albert Ladouceur à la galerie de la presse du nouvel amphithéâtre.

Ce choix a d'ailleurs été le sujet de débats dans la communauté des journalistes de sport.

Personne n'a mis en doute la passion d'Albert pour son métier, son dévouement pour son journal et sa détermination à souhaiter le meilleur pour Québec.

Personnellement, je m'entendais bien avec Albert. Mais je ne crois pas qu'on puisse parler d'un pionnier du journalisme sportif ou qu'il en ait réinventé les formes.

Il aurait alors fallu penser plutôt au chroniqueur Claude Larochelle (Le Soleil), voire à Claude Bédard (Journal de Québec), qui sont passés avant et avaient créé le genre.

Je ne nie pas les mérites de MM. Simoneau et Ladouceur, mais comme pour d'autres, je pense que leur place dans la toponymie tient davantage au contexte de leur décès qu'à leur contribution véritable à l'histoire.

C'est le risque quand il n'y a pas suffisamment de recul et que l'émotion brouille la capacité d'analyse.

***

On pourrait élargir la réflexion aux autres formes de connaissance et de célébration des personnalités publiques : Ordre du Canada ou du Québec, Grands Québécois, prix, médailles, insignes, etc.

Les lauréats sont-ils toujours les plus méritants?

Tous ont leurs mérites bien sûr. Il est d'ailleurs heureux qu'ils en obtiennent reconnaissance de leur vivant plutôt qu'à titre posthume, ce que ne permet pas la toponymie.

Mais il faut savoir que le choix ne tient pas toujours seulement aux mérites, mais aussi à la mobilisation des proches, des amis, des réseaux d'affaires ou des familles politiques qui poussent leur candidature.

Il y a là, comme ailleurs, des jeux d'influence, d'amitié et des retours d'ascenseur.

Des candidats plus méritoires passent probablement sous les radars et inversement, d'autres noms viennent et reviennent sans que leurs mérites soient nécessairement si grands.

***

Il n'y a rien de parfait. Pas même les héros qui trouvent leur place dans la toponymie et sur les podiums. Il aura fallu presque 30 ans pour que les faits incriminants sur les pratiques de Claude Jutra soient mis au jour.

Aucun manuel de toponymie, même le plus étanche, n'aurait pu prévenir le coup. On peut cependant essayer de resserrer du mieux possible les critères pour limiter les risques d'erreur et de controverse.

Partager

À lire aussi

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer