Le meneur de claques

Le secrétaire général Juan Roberto Iglesias a fait... (La Presse Canadienne, Jacques Boissinot)

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Le secrétaire général Juan Roberto Iglesias a fait preuve de beaucoup d'exubérance lors de l'assermentation du cabinet Couillard, notamment celle de la ministre du Tourisme Julie Boulet, le 28 janvier dernier.

La Presse Canadienne, Jacques Boissinot

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(Québec) CHRONIQUE / J'ai été surpris de voir le secrétaire général Juan Roberto Iglesias jouer le meneur de claques à l'assermentation du cabinet Couillard.

Debout près du lutrin où défilaient les ministres, M. Iglesias ne se pouvait plus d'exubérance pour applaudir, allant bien au-delà de la courtoisie de circonstance.  

Difficile de l'attribuer à la surprise, MM. Iglesias et Couillard ayant pris des vacances ensemble en Jamaïque en janvier pour préparer les nominations (La Presse, 29 janvier). 

On peut comprendre que M. Iglesias soit sympathique au gouvernement libéral qui l'a nommé.

Comprendre, aussi, qu'il doit y avoir un lien de confiance entre un gouvernement et le premier fonctionnaire. Le contraire serait contreproductif, voire antidémocratique. 

Cela devient même le prétexte des nouveaux gouvernements pour remplacer les mandarins.

L'objectif a alors moins à voir avec la recherche de meilleures compétences qu'avec celle de meilleures affinités politiques.

La nomination de M. Iglesias s'inscrivait dans cette logique, à deux différences près :

Jamais la proximité avec un premier ministre n'avait été aussi grande et jamais l'expérience d'un secrétaire général, aussi mince.

On ne parle plus ici d'une même vision politique, mais d'une symbiose.  

Deux médecins professeurs à la même faculté (Sherbrooke) et amis proches. Dans un palmarès des gens de pouvoir publié en 2015, L'Actualité écrivait ceci : 

«Un seul ami reçoit les confidences et les angoisses de Philippe Couillard depuis de nombreuses années : le Dr Juan Roberto Iglesias.» 

Lorsqu'il est devenu ministre en 2003, M. Couillard l'a fait nommer sous-ministre à la Santé. Il en a fait ensuite le secrétaire du Conseil exécutif.

Ce rôle était jusque là tenu par des fonctionnaires à la longue feuille de route.  Même ceux qu'on a associés à une couleur politique (Jean St-Gelais, André Dicaire, Louis Bernard, etc.) avaient fait d'abord carrière dans la fonction publique.

La nomination de M. Iglesias est en cela atypique. On peut cependant y voir aussi le symptôme d'une tendance lourde. Le mot «dérive» serait en fait plus juste.

Le travail au sommet de la machine implique «beaucoup de promiscuité politique», rappelle le professeur de sciences politiques Denis St-Martin (Université de Montréal). 

D'où l'importance d'y nommer des gens forts.

La tradition était de choisir des employés seniors capables au besoin de dire qu'une idée n'a pas de bon sens. 

Il ne s'agit pas ici de s'opposer aux élus, mais de les aider à prendre les meilleures décisions et à les appliquer. Aujourd'hui, on les choisira souvent plus jeunes et venant de l'extérieur de la machine, note le prof St-Martin.  

Ils sont mieux branchés sur la société, au lieu d'être isolés «dans une tour d'ivoire». Ils auront des idées nouvelles pour améliorer l'efficacité. 

Le problème est que souvent, ils ne feront que passer dans les «portes tournantes». Ils chercheront à «faire plaisir au premier ministre» en espérant une prochaine nomination.

La haute fonction publique y perd ainsi son indépendance, devient plus sensible aux humeurs politiques et, fatalement, moins compétente. 

La «loyauté à l'intérêt public et au système de gouvernement» sont devenus «une loyauté personnelle au premier ministre», perçoit M. St-Martin.

Je crois qu'on pourrait faire le même constat pour le monde municipal.

L'ex-professeur émérite Peter Aucoin (Dalhousie University) s'est longtemps intéressé à la politisation de la fonction publique dans les systèmes parlementaires britanniques.

Il a constaté que la traditionnelle loyauté impartiale de la fonction publique avait été remplacée par la partisanerie. 

L'exécutif politique contrôlait désormais tous les aspects de la communication et de l'interaction avec les citoyens.

Dans un article paru en 2012, il estimait que la Nouvelle-Zélande était la mieux placée pour surmonter ce risque, grâce à son processus de nomination indépendant de la haute fonction publique. 

L'équilibre n'est pas toujours facile à trouver. Les élus doivent pouvoir contrôler la fonction publique, sans quoi il ne servirait à rien d'aller voter.

Mais la fonction publique doit pouvoir exercer sa discrétion, son jugement et son expertise professionnelle avant et après les décisions. On assiste ici à un recul.  

Le secrétaire de l'exécutif est comme un général d'armée, analyse le prof St-Martin. Quand il se met au service du premier ministre, tout l'appareil doit suivre.

D'où l'utilité qu'il soit «indépendant du gouvernement» et non pas une «pompom girl», croit-il.

Ce qui suggère que lorsque M. Iglesias s'agite avec une partisanerie débridée devant les caméras, il ne fait pas que plaire au premier ministre. Il envoie aussi un message pernicieux à ses troupes. Celui que la fonction publique est là pour applaudir les ministres, plutôt que pour servir l'État et les citoyens. Ça donne à réfléchir.

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