Apprendre le bonheur en français

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Treize personnes, dont Raj Man Rairc, suivent les cours de francisation dans la classe de Marie-Chantale Bertrand.

Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) CHRONIQUE / Beaucoup des réfugiés qui viennent s'asseoir sur les bancs de nos écoles n'avaient jamais tenu un crayon ni fait la différence entre un sujet et un verbe. Lourd défi que d'apprendre le français en même temps qu'on apprend à lire et à écrire. Le Soleil est allé s'asseoir quelques heures avec eux dans des salles de classe. Aujourd'hui, les cours aux adultes du Cégep de Sainte-Foy. Suite à venir à l'école secondaire Vanier.

À  56 ans, Raj Man Rairc n'était encore jamais allé à l'école. Ce père de quatre enfants était cultivateur de tomates et de maïs au Bhoutan, petit royaume de 700 000 habitants enclavé entre la Chine et l'Inde.

Dans les années 70, le Bhoutan avait attiré l'attention de la planète avec un concept de «bonheur intérieur brut (BIB)» pour faire contrepoids au PIB.

Ce qui n'avait pas été dit, c'est que le monarque réservait ce bonheur brut à la majorité bouddhiste.

La minorité hindouiste en fut brutalement exclue au début des années 90.

Des milliers de Bhoutanais se sont alors réfugiés dans des camps du Népal où ils n'étaient pas vraiment les bienvenus. Les plus âgés y ont vécu pendant près de 20 ans. Les plus jeunes y sont nés.

Depuis 2009, plus de 5000 ont pris la route du Canada, dont 1200 à Québec, où leur atterrissage s'est fait en douceur, loin des controverses entourant la venue des Syriens, bien qu'ils aient été plus nombreux.

Le rythme a ralenti et une quarantaine de familles sont reparties vers des villes anglophones du Canada. Des Bhoutanais-Népalais continuent cependant de s'installer à Québec.

Dans ce matin gris de fin novembre, ils comptaient pour les deux tiers de la classe de francisation du Cégep de Sainte-Foy où je suis allé m'asseoir. Un couple du Myanmar (Birmanie) et un autre du Burundi complétaient les effectifs.

À la craie sur le tableau vert, un dessin de nuage avec des gouttes d'eau et les mots «il pleut». Tout juste en dessous, la température : 10 degrés.

Les nouveaux venus apprendront, si ce n'est déjà fait, que la température est le premier sujet de conversation dans leur pays d'adoption. 

Dans la classe, 13 élèves. C'est la norme pour les cours de première francisation s'adressant aux «peu ou pas scolarisés».  

Le groupe en est à sa 36e semaine sur 44.

À la difficulté d'apprendre une nouvelle langue s'ajoute... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 2.0

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À la difficulté d'apprendre une nouvelle langue s'ajoute celles de lire, d'écrire et d'écouter pendant des heures, assis à son pupitre. 

Le Soleil, Erick Labbé

Pour plusieurs, issus de traditions orales, la difficulté de lire, d'écrire ou même de s'asseoir en classe à un pupitre s'ajoute à celle de l'apprentissage d'une langue nouvelle. Certains n'avaient jamais tenu un crayon.

Penché sur son cahier Canada, les lunettes sur le nez, Raj Man Rairc est concentré. Il est de ceux pour qui la marche est haute. Apprendre le français est «difficile», confie-t-il avec un sourire timide.

À l'avant de la classe, la professeure Marie-Chantale Bertrand pointe les pictogrammes sur le mur.

Les élèves répètent, plusieurs d'une voix à peine audible, d'autres d'un ton plus assuré.

- La petite fille s'est brûlée.  

- La petite fille s'est brûlée. 

- Il a mal à la tête. 

- Il a mal à la tête.

- Il a un gros rhume.

En disant «gros», la professeure écarte les bras pour faire image.

Elle interpelle ensuite un élève en pointant un autre pictogramme.

- Pourquoi tu te grattes?

- Parce qu'il fait chaud, risque l'élève.

La classe éclate de rire.

- Parce que ça pique, suggère la professeure.

- Parce que ça pique, répètent les élèves.

Le ton est léger, la croisière s'amuse.

Mme Bertrand y va à petites doses. Un style presque télégraphique, des phrases courtes et des mots simples qu'elle détache lentement.

Je ne suis pas certain que tout le monde comprenne chaque mot mais je vois aux regards que les élèves suivent.

Il y a des mots qui semblent avoir été maîtrisés plus vite que d'autres. Il a suffi que la prof annonce que la «pause» viendrait après un dernier exercice pour que mon voisin se lève et enfile son manteau.

- Pas tout de suite la pause. Dans cinq minutes.

Le voisin s'est rassis, amusé.

Les élèves passent ainsi 20 heures par semaine en classe avec le prof et 5 autres avec une animatrice. Celle-ci les guide pour des sorties en ville, des activités culturelles ou des visites d'entreprises (hôtels, restos, entrepôts, etc.).

Au bout des 44 semaines, ils repartiront avec un niveau de français minimal. Assez pour fonctionner, mais guère plus.

Les cours de francisation ne sont pas obligatoires pour les adultes mais leur réflexe naturel est de poursuivre vers une seconde série de cours.

Cela leur permet de rester en environnement «protégé» et de continuer à toucher une allocation. L'enjeu n'est pas négligeable.

Trente dollars ou 115 $ par semaine selon le statut d'immigration, auxquels s'ajoutent des remboursements de frais de garde et de transport. Assez pour qu'il puisse être tentant de prolonger l'apprentissage.

«On essaye de briser ce réflexe», explique Sylvain Rossignol, responsable du programme au Cégep de Sainte-Foy, qui accueille 80 % des étudiants adultes en francisation à Québec.

Le constat est souvent le même. Les élèves manquent de confiance en eux, s'habituent à être pris en charge par la main et à se tenir ensemble.

Il faut développer leur confiance et leurs aptitudes à socialiser. «On vise à les valoriser, à développer leurs talents.»

On veut les convaincre qu'ils peuvent déjà travailler et que ce serait un meilleur moyen de progresser qu'en restant à temps plein à l'école. Quitte à poursuivre les cours de français à temps partiel ou à distance. 

Jusqu'au début des années 2000, la francisation se faisait au Centre d'orientation et de formation des immigrants (COFI).

Les immigrants s'y retrouvaient entre eux comme en «ghetto». Les tensions ethniques ou religieuses des pays d'origine s'y retrouvaient parfois. Ce fut le cas à l'époque avec les Kosovars.

En déplaçant la francisation dans de plus gros établissements, on «dilue les tensions», note 

M. Rossignol.

Cela permet aussi des activités communautaires et des échanges avec d'autres programmes. Au Cégep de Sainte-Foy, des réfugiés servent par exemple de mannequins pour des cours de sciences infirmières ou de technique ambulancière.

Enseigner le français à des élèves qui partent d'aussi loin force à la patience et à la persévérance. 

Cela exige aussi de la sensibilité. Il faut pouvoir reconnaître derrière les regards vagues ou les yeux qui se ferment les drames humains qui se cachent peut-être.

Chocs post-traumatiques, sous-alimentation, grande fatigue, maladie, violence conjugale, exclusion, découragement.

Cela mène parfois à l'inattendu.

De jumeaux népalais cognaient des clous en classe, ce qui étonnait pour de jeunes adultes qui auraient dû avoir plus de résistance. Pour un horaire normal, s'entend. 

Pas quand on va en classe de 8h30 à 15h30 et ensuite au travail de 16h à 23h. Pourquoi cette urgence à tant travailler? 

L'école n'avait pas vu venir la réponse : pour se payer la guitare à laquelle ils rêvaient. Après les mots, la musique.

Cours de francisation (2012)

70 %  des réfugiés  établis au Québec

85 % des réfugiés établis dans la région de Québec 

83,3 % des réfugiés venant du Congo 

83,5 % des réfugiés venant du Bhoutan 

92,6 % des réfugiés venant du Népal 

100 % des réfugiés venant de l'Afghanistan 

Source : ministère de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion du Québec (MIDI)  

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