Couleurs afghanes  

De gauche à droite, Anis, Khadem, Fatema et Murtaza. Le père de... (Le Soleil, Erick Labbé)

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De gauche à droite, Anis, Khadem, Fatema et Murtaza. Le père de famille Mohammad Jawad était absent pour la photo.

Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) CHRONIQUE / Ils ont quitté l'Afghanistan en catastrophe pour échapper aux talibans. Mohammad Jawad Mirzada était un artiste. Les talibans n'aiment pas les artistes.

Lorsque les fanatiques sont débarqués dans son atelier et ont brûlé ses toiles, il a fui.

Des heures de marche depuis Ghazni, à l'ouest de Kaboul, jusqu'à la frontière pakistanaise, puis vers l'Iran. 

Sa femme, Fatema, et leurs enfants Khadem, Anis et Murtaza l'ont rejoint à Téhéran quelques mois plus tard, devant l'imminence de la menace.

Le soir du départ, ils ont tout laissé derrière : leurs biens, quelques vaches et des moutons.

Ils ont espéré un temps refaire leur vie en Iran, mais on y voyait d'un mauvais oeil ces immigrants de la minorité Hazara (musulmans chiites).

Un oncle installé à Québec est passé les voir à Téhéran et a constaté leur piètre qualité de vie. Il a amorcé un projet de parrainage. Le Comité d'accueil et d'aide aux réfugiés de St-Yves a fait le reste. La famille est débarquée à Québec dans la neige du 14 décembre 2010. 

Cinq ans plus tard, en cet automne où on semble s'inquiéter de l'arrivée de réfugiés syriens, j'ai trouvé que l'histoire de cette famille d'Afghans était inspirante.

Je me suis invité à leur logement de la route de l'Église à Sainte-Foy. Mohammad Jawad devait y être mais venait de partir pour le travail. 

On s'est assis au salon, les pieds dans le moelleux tapis rouge. Aux murs, des portraits saisissants peints par le paternel, celui de sa femme toute jeune avec le voile relâché, d'autres sans lien de famille, quelques-uns teintés de fantaisie, tous signés d'une même mélancolie.

Anis a apporté du café, des fruits et des gâteaux. Ils se sont mis à parler, en français avec moi, en perse (dari) entre eux pour vérifier des détails avant de répondre.

Anis et Murtaza étaient allés à l'école en Iran et parlaient un peu d'anglais à leur arrivée. Ce fut une «belle surprise» de découvrir que Québec était francophone.

L'aîné, Khadem, a commencé à travailler trois jours à peine après son arrivée. Distribution du Publisac. Il y a appris ses premiers mots de français, «elle pis elle», lancés par le chauffeur en lui montrant les portes.

Son frère et sa soeur s'y mettront aussi.

D'autres emplois suivront, restauration, commerce de détail, hôtellerie, rénovation-construction.

L'aide sociale n'a jamais été une option pour ces Afghans qui tenaient à rembourser rapidement le coût de leurs billets d'avion pour venir au Canada.

Pendant la première année, ils ont reçu le soutien matériel et financier du Comité des réfugiés de St-Yves. Depuis, ils ont une pleine autonomie financière. Ils ne vivent pas richement mais vivent décemment. Ils ont changé de logement, réussissent à voyager à l'occasion. 

Murtaza termine le cégep et vise l'université. Il travaille à temps partiel l'hiver et à temps plein l'été.

Anis étudie en bureautique et travaille à temps partiel. Khadem fait trois jobs, une en boucherie, une dans un resto et une autre pour un gestionnaire immobilier.

Ils ont vu Toronto, Montréal, d'autres villes. Mais c'est en rentrant à Québec que «je suis chez moi», confie Murtaza.

***

Les premiers temps à Québec, Anis portait le voile pour aller au cégep et se rendre au travail. Puis l'a laissé tomber. Sa mère a fini par faire de même, bien qu'elle porte encore un voile relâché à l'occasion.

La religion, qui traçait par obligation les contours de la vie de famille en Afghanistan et en Iran, s'exprime aujourd'hui en demi-teintes.

Ce sont des choix personnels, explique Murtaza. «Rendu ici, tu comprends la vérité. On change de mentalité.»

***

Fatema Mirzada n'a pas l'aisance de ses enfants en français. Elle suivait des cours lorsque la violence, qu'elle croyait derrière, l'a rattrapée.

Sa mère et cinq proches, tués d'un coup lors d'une explosion au Pakistan où ils s'étaient réfugiés en espérant rejoindre les leurs au Canada.

Les circonstances sont restées nébuleuses, mais les journaux de septembre 2011 ont rapporté une série d'attentats de kamikazes islamistes qui se sont fait exploser dans des foules.

Mme Mirzada ne s'en est jamais tout à fait remise. Elle a tenté de reprendre les cours de français mais la tête, ou était-ce le coeur, n'y était plus.

***

Les Mirzada continuent de recourir à l'occasion au Comité d'accueil de St-Yves pour les papiers et démarches administratives. 

Ils vouent une grande gratitude à Louise Gagnon, leur principale répondante depuis cinq ans, et aux autres, les Pierre Sarault, Jean Marier, Gilles Jolicoeur et Andrée Roy qui ont fait pour eux la différence entre une intégration réussie et une autre qui s'égare.

Les Mirzada se préparent à leur tour à parrainer des réfugiés. Les demandes sont faites. Ils attendent la suite. À la clé, un cousin, deux familles et la jeune épouse de Khadem.

Celui-ci raconte s'être marié lors d'un voyage en Iran à une Afghane qu'il avait connue jadis.

Au moment où j'allais partir, il a tiré de derrière l'armoire un grand laminé qu'il a déballé avec précaution.

Sa photo de mariage. Lui en complet chic, elle ravissante dans sa robe blanche. Une photo de mariage identique à celles de nos perrons d'église ou de palais de justice. Une photo de jeunes gens libres et amoureux.

Sa femme a dû remettre le voile musulman qui lui pèse et rentrer en Afghanistan après le mariage, faute de passeport pour une vie meilleure.

Y est-elle en sécurité? je lui demande.

J'ai perçu que sa gorge se nouait. «On n'est jamais en sécurité en Afghanistan.»

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