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La naissance tumultueuse d'un grand quotidien

La Une du Soleil du 30 juin 1914... (Archives Le Soleil)

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La Une du Soleil du 30 juin 1914

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Louis-Guy Lemieux
Le Soleil

(Ce texte fut publié à l'origine dans Le Soleil le 30 mars 1996, à l'occasion d'une série sur le centenaire du journal.)

Ce fut un dimanche pas comme les autres. Un dimanche qui devait passer à l'histoire. Une de ces journées qui changent la face du monde.

En 24 heures, un journal mourait et un autre naissait. Le disparu s'appelait L'Électeur. Le nouveau-né était destiné à devenir centenaire et portait un nom qui était aussi un programme en soi, en cette période de passions politiques exacerbées et d'intolérance religieuse: Le Soleil.

Nous sommes le dimanche 27 décembre 1896. Dans toutes les églises des diocèses de Nicolet, Trois-Rivières, Rimouski, Chicoutimi et Québec, les curés montent en chaire et lisent une lettre pastorale signée par les cinq évêques responsables. Ce mandement est une condamnation à mort. La mort d'un journal qui a le tort de défendre des idées libérales. Ces cinq diocèses comptent 320 000 catholiques répartis dans 193 paroisses.

Quiconque imprime, distribue ou lit le journal L'Électeur désobéit à l'autorité de l'Église et commet une faute grave. C'est une mise à l'index. Le mot excommunication n'est pas prononcé mais la menace est là, pendante.

L'Électeur tire à 12 000 exemplaires. Un tirage impressionnant pour un journal rédigé et imprimé dans une ville qui ne compte pas encore 70 000 habitants.

L'Électeur est le journal quasi officiel du Parti libéral provincial et fédéral. C'est le journal où s'exercent les plumes tantôt élégantes, tantôt féroces de Louis Fréchette et d'Arthur Buies, entre autres.

C'était l'organe de l'ex-premier ministre Honoré Mercier, mort deux ans plus tôt et à qui les Québécois ont fait des funérailles nationales émues.

C'est aussi le journal de Wilfrid Laurier qui a été élu premier ministre du Canada six mois plus tôt. Il est le premier Québécois à réussir l'exploit. Ses troupes remportent 21 sièges sur 22 dans le district de Québec. Les libéraux font leur meilleur score au Québec depuis la Confédération. Les partisans de Laurier disent qu'il a battu à lui seul tous les évêques de la province. Il sera un demi-dieu pour une génération de Québécois.

La condamnation sans appel du journal crée une commotion dans la population. Les gens sont partagés entre la colère et les larmes. À travers L'Électeur, c'est Laurier et les libéraux qui sont visés. Il n'y a rien à faire. Les Québécois obéiront, comme toujours, à leur curé et à leur évêque.

Le brûlot de L.-O. David

Il faut dire que, vu avec les yeux de l'époque, L'Électeur avait poussé le bouchon un peu loin. Trois prises de position ont braqué les autorités religieuses contre le journal.

Premièrement, il a appuyé Laurier dans l'affaire des écoles séparées du Manitoba. Le clergé accuse Laurier d'abandonner à leur sort les francophones catholiques de l'Ouest canadien.

Deuxièmement, les couteaux ont volé bas dans le comté de Charlevoix au cours des élections provinciales et fédérales. La campagne conservatrice s'est faite dans les églises. Le quotidien libéral a accusé l'Église d'ingérence dans la vie politique, et ce, dans des termes pas très catholiques.

Enfin, et ce sera la goutte d'encre d'imprimerie qui fera déborder le calice, L'Électeur publie en feuilleton le livre-brûlot de Laurent-Olivier David: Le clergé canadien, sa mission, son oeuvre. Libéral modéré et bon catholique, David ose réclamer, entre autres, une réforme de l'enseignement, chasse gardée du clergé. «Moins de grec et de latin, écrit-il, plus d'anglais et de français, plus d'études scientifiques et pratiques, moins de langues mortes et plus de langues vivantes... Croit-on, écrit-il encore, que si Laurier parlait le grec comme Démosthène au lieu de parler l'anglais comme Gladstone, il serait aujourd'hui le premier ministre de son pays?»

C'en est trop pour les évêques. Le journal libéral s'est placé dans une position intenable. La condamnation ne se fait pas attendre. Dans son Histoire de la province de Québec, Robert Rumilly écrit que trois des évêques signataires de la lettre pastorale rentraient tout juste de Rome, «sans doute munis d'instructions».

Un morceau de bravoure

L'anecdote qui suit résume l'un des épisodes les plus extraordinaires de l'histoire de la presse québécoise. Un morceau de bravoure. Une saga politico-religieuse. Une épopée. Et tout cela en un jour et une nuit.

Les curés des paroisses du centre, du nord, de l'est et de la capitale du Québec n'ont pas fini de lire la lettre pastorale définitive que déjà les hiérarques du Parti libéral se donnent rendez-vous au Château Frontenac. Ils y passeront de longues heures agitées. C'est que si le torchon brûle entre L'Électeur et les autorités religieuses, il brûle aussi à l'intérieur du parti.

Le directeur de L'Électeur s'appelle Ernest Pacaud. Il est là depuis 16 ans, soit depuis la fondation du journal. Il est le protégé et l'ami intime de Wilfrid Laurier. Il n'a pas que des amis au Parti libéral. Plusieurs demandent sa tête. Pacaud en a vu d'autres. C'est lui qui aura finalement raison. Et c'est lui qui passera à l'histoire comme le directeur-fondateur et «l'âme» du Soleil, selon l'expression même de Laurier.

Mais n'anticipons pas. Le sommet libéral des 27 et 28 décembre 1896 ne fait que commencer. Il sera lourd de conséquences.

Jean-Charles Bonenfant a raconté au journaliste Georges Bhérer, il y a une vingtaine d'années, sa version de la naissance tumultueuse du Soleil. L'ex-directeur de la bibliothèque de la Législature accrédite la belle histoire de la fondation du journal et du choix heureux de son titre. Il tient ses informations du colonel Frank Stanton qui les tenait lui-même d'Arthur Fitzpatrick, le fils de Sir Charles Fitzpatrick, une sommité libérale, présent au Château Frontenac. Ce même Sir Charles sera celui que Laurier déléguera à Rome pour arrondir les angles.

Ce fameux dimanche, tout le monde s'entend sur deux réalités cruelles: il n'est pas question de prendre en otage la clientèle du journal à très large majorité catholique; L'Électeur est bel et bien mort. Mais il faut de toute urgence donner au Parti libéral une autre voix dans le concert des journaux dominé par la presse conservatrice et ultramontaine omniprésente.

Les réunions durent toute la journée et toute la nuit. Pacaud et son rédacteur adjoint, Ulric Barthe, se démènent comme des diables dans l'eau bénite. Au petit matin, un soleil du tonnerre de Dieu, un soleil d'hiver, le plus éblouissant, brille à travers les fenêtres du jeune Château Frontenac qui a ouvert ses portes deux ans plus tôt.

C'est alors que le bon vieux journaliste Ulric Barthe, le «nègre» de tant de plumes libérales, a un trait de génie. Il vient d'effacer une nuit de déchirements internes et d'incertitude. Il s'avance vers une fenêtre panoramique d'un restaurant du Château où les caciques libéraux boivent leur amertume. Il regarde ce soleil qui éclaire la terrasse, la ville et jusqu'aux Laurentides, au nord, et il dit: «Messieurs, la mort de L'Électeur, ce serait comme si le soleil ne se levait plus jamais...»

La belle légende, la rumeur parvenue jusqu'à aujourd'hui ou la simple réalité veut qu'Ernest Pacaud en fut comme électrisé. Lui qui venait d'être congédié par la compagnie éditrice du journal composée du gratin libéral, lui qui n'était plus rien, lui, cet homme petit de taille, tout en nerf et en audace, lui qui devait mourir d'épuisement quelques années plus tard toujours à la tête de son journal, lui, Ernest Pacaud, aurait sauté sur une table et réconcilié tout le monde autour d'un titre incontournable: «Mon vieux Barthe, voulez-vous répéter ce que vous venez de dire... Le soleil ne se lèverait plus jamais... Messieurs, je vous annonce qu'aujourd'hui, lundi, 28 décembre 1896, nous publions comme si de rien n'était... Notre journal s'appellera dorénavant Le Soleil

L'Électeur était un journal «du soir», c'est-à-dire d'après-midi. Il sortait dans la rue vers 16h. Nos journalistes ont le temps de préparer, dans leurs bureaux de la côte de la Montagne, un journal de quatre pages que les gens s'arrachent.

Le premier numéro du Soleil est publié sur les presses de L'Électeur, avec la même rédaction, le même format, les mêmes annonces publicitaires et les mêmes abonnés fidèles.

L'Électeur était publié quotidiennement depuis 1882 après avoir été un hebdo durant deux ans. Le jeune Soleil ne redevint quotidien qu'en août 1897, soit huit mois après sa naissance tumultueuse. Mais aussitôt remis sur ses deux pieds, il publie deux éditions quotidiennes et une édition hebdomadaire destinée aux régions.

Le titre Le Soleil n'était pas neuf. On retrouvait à cette époque des Sun en Angleterre et aux États-Unis. Selon l'historien Claude Galarneau, il existait un Soleil, à Paris, en 1845. Il y en aura d'autres, dont deux dans la seule ville de Marseille à partir de 1870: Le Soleil du Midi, un journal monarchiste, et Le Soleil de Marseille, une publication de droite. Mais aucun de ces «Soleil» n'aura duré 100 ans.

Après une naissance aussi dramatiquement originale, proprement fabuleuse, après s'être donné un nom aussi ambitieux, rien ne pouvait plus arrêter le grand quotidien de la capitale.

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