Les villes de compagnies québécoises: cités modèles

Village-usine de Val-Jalbert, Lac Saint-Jean.... (Mélissa Bradette)

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Village-usine de Val-Jalbert, Lac Saint-Jean.

Mélissa Bradette

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Mélissa Bradette
Le Quotidien

(Saguenay) Au tournant du XIXe siècle, alors que le Québec faisait son entrée dans l'ère de l'électricité, on vit s'ériger sur le territoire provincial un nouveau modèle urbain instauré et géré par les industriels: les villes de compagnies. Après la structure sociale pluraliste des villes traditionnelles, voilà que s'imposait le paternalisme d'entreprise. La première ville de compagnie à voir le jour au Québec fut Shawinigan.

Arvida est considérée comme un modèle de ville... (Archives Rio Tinto) - image 1.0

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Arvida est considérée comme un modèle de ville de compagnie.

Archives Rio Tinto

La rue Davis, à Arvida, dans les années... (Archives Rio Tinto) - image 1.1

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La rue Davis, à Arvida, dans les années 1940.

Archives Rio Tinto

«Attirées par les ressources naturelles et hydrauliques, les compagnies s'implantent dans un secteur et subordonnent la conception de la ville à la production industrielle. La ville planifiée ne laisse place à aucun laisser-faire. Tout est pensé, organisé et géré par l'entreprise-mère: les logements des travailleurs, les services, les commerces, les loisirs, etc.», explique l'historien Dany Côté.

«En fait, trois caractéristiques distinctes ressortent de la ville de compagnie. Premièrement, la ville de compagnie est planifiée et aménagée en même temps que l'industrie, contrairement aux villages naissant à la suite de l'implantation d'une scierie, d'une meunerie ou d'une église, où le peuplement se fait de manière plus aléatoire. Deuxièmement, la compagnie possède toutes les infrastructures importantes de la ville, c'est-à-dire les réseaux d'égout, d'aqueduc, d'électricité et de téléphone. Elle possède également les bâtiments publics, communautaires et sportifs. Troisièmement, l'entreprise veille à la gestion du «parc résidentiel» dans sa totalité ou en partie.»

La création d'une ville de compagnie étape par étape

Les urbanistes, arpenteurs, architectes, paysagistes et ingénieurs développaient habituellement la ville de compagnie en quatre étapes.

Premièrement ils situaient de façon optimale les infrastructures, les barrages, les centrales et les usines pour former le complexe industriel de la collectivité. Élément remarquable, dans le modèle traditionnel des villes de compagnies, l'usine constitue le coeur du développement urbain, alors que dans les structures de villes dites traditionnelles c'est la paroisse, l'église qui forme le coeur de la municipalité.

En second lieux, on établissait un plan d'ensemble pour la ville. C'est à cette étape qu'était fixé le zonage des aires commerciales, institutionnelles, résidentielles, ainsi que les zones récréatives et les espaces verts.

Venaient ensuite l'étape d'édification des immeubles et l'installation des équipements de la ville.

Finalement, on construisait le parc de résidences locatives.

Instaurer la modernité en région

Suivant la tradition internationale de villes planifiées par des industriels, les villes de compagnie du Québec étaient érigées selon les plus récentes tendances architecturales et urbanistiques. En fait, ces villes champignons, créées dans des environnements rationalisés et gérées en autarcie, sont devenues comme des laboratoires sociaux et urbanistiques. On s'en inspirait même pour le développement des villes avoisinantes.

«Entre autres, le quartier qui regroupe les unités de logements de la Base militaire de Bagotville, serait basé sur le modèle de la ville de compagnie. D'ailleurs le principe de gestion en autarcie ressemble à celui appliqué par les industriels, puisque que ce sont les Forces canadiennes qui fournissent les habitations et tous les services aux résidents», note Dany Côté, dont le livre portant sur l'histoire des villes de compagnies de la région sortira cet automne aux éditions GID, dans le cadre de la Collection 100 ans noir sur blanc.

Rendre la ville de compagnie attrayante

«En optant pour la «modernité», les entreprises faisaient d'une pierre deux coups. D'une part, elles se rendaient séduisantes aux yeux des ouvriers francophones catholiques en leur offrant un milieu de vie attrayant - logements modernes et confortables (électricité, systèmes d'égout et d'aqueduc, systèmes de chauffage central, etc.), équipements collectifs, services institutionnels, etc. - et de l'autre, elles offraient aux cadres, généralement des étrangers (protestants et anglophones), un style de vie correspondant à leurs valeurs et réduisaient les risques que ceux-ci vivent un dépaysement marquant, malgré le fait qu'ils doivent vivre éloignés des grands centres urbains. Car, il ne faut pas oublier que les cadres, notamment les surintendants, étaient en postes pour quelques années et qu'ils venaient d'aussi loin que Chicago, Pittsburgh, Londres et d'autres villes américaines ou européennes d'envergure», explique l'historien Dany Côté.

Les caractéristiques de la ville planifiée

«Chaque ville de compagnie possède des traits spécifiques. Néanmoins, on retrouve certains points communs. En outre, les zones résidentielles sont généralement divisées en fonction de l'occupation des employés. Ainsi, le territoire de ces villes a été segmenté de manière à regrouper les ouvriers, les cadres et les dirigeants dans des secteurs distinctifs. Ainsi, les grands terrains en bordure de l'eau et les maisons cossues étaient réservés à l'élite dirigeante. Mais cette ségrégation sociale allait beaucoup plus loin! Les quartiers de la classe dirigeante étaient stratégiquement implantés en fonction des vents dominants pour éviter que les hauts placés ne soient incommodés par les odeurs, le bruit et la pollution provenant de l'usine», note M. Côté.

«Sur le plan culturel, on remarque aussi une certaine similitude dans les infrastructures de loisir des villes de compagnies. En fait, presque toutes avaient leurs terrains de tennis et de golf ainsi que leur curling. Ce trait commun s'explique par le fait que la classe dirigeante était essentiellement formée d'étrangers, notamment des Américains et des Anglais, mais aussi des Russes, des Polonais, des Scandinaves et des Danois. Cette diversité culturelle a marqué les villes de compagnies. Ces derniers ont amené leur culture ici, notamment par le biais de l'organisation des sports et loisirs au sein des villes de compagnies. Le football, le tennis, le curling, le golf et le saut à ski sont autant de disciplines sportives qui ont été laissées en héritage par les dirigeants et travailleurs étrangers»

Au niveau architectural et urbanistique, chaque ville de compagnie arbore une architecture qui lui est propre. Toutefois, on constate qu'un bâtiment se retrouve dans pratiquement toutes les villes créées et gérées par des industriels, soit: le staff house. Ce bâtiment servait à loger les employés célibataires, car les maison étaient réservées aux familles. Les trottoirs en retrait de la rue et séparés de celle-ci par une bande de gazon, les nombreux arbres et espaces de verdure collectifs (parc, jardins communautaires, etc.), ainsi que les remises collectives sont aussi des éléments communs à plusieurs villes de compagnie, notamment celles que l'on retrouve au Saguenay-Lac-Saint-Jean.

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