2600 km de kayak en 80 jours... en solo

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À Sailluit, impossible de rater cet imposant inukshuk de 12 pieds de haut.

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Ce n'est sans doute pas le voyage «Liberté 55» dont rêvent bien des retraités, mais pour Marco Saint-Pierre, la retraite aura été l'occasion de concrétiser un rêve qu'il caressait depuis longtemps: faire une expédition solitaire en kayak en longeant les côtes du Nunavik. Parti le 2 juin, l'Almatois a pagayé de Waskaganish à Kangirsuk pour rentrer à la maison le 24 août. Une expédition de 80 jours à bord d'un kayak en lattes de cèdre et dans une tente de sa propre confection.

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L'Almatois Marco Saint-Pierre a réalisé l'un de ses rêves en atteignant la pointe la plus au nord du Québec, passé Ivujivik, et ce durant un périple en kayak de 80 jours en solitire entre Washkaganish ET Kangisuk. «C'est un des plus beaux secteurs. Il y a pleins de beaux fjords!»

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D'aussi loin qu'il se souvienne, le kayakiste a toujours été attiré par les techniques ancestrales des colons qui ont su créer un pays dans des conditions difficiles. Lui-même aime surmonter les obstacles sans prendre la voie facile. «Je me décris comme un aventurier amateur et un amateur d'aventures. (...) J'aime l'aventure, mais je n'en ferais pas un métier», nuance toutefois le jeune retraité de 55 ans.

Ce projet fou ne date pas d'hier. En fait, l'idée a germé en 1990, alors que cet employé d'Hydro-Québec et sa conjointe Lise Gravel demeuraient en Abitibi. «Je faisais du ski sur les rivières depuis plusieurs années et sur la rivière derrière chez moi, à Granada, j'ai constaté que je pouvais faire tout le tour du Québec par l'eau, en partant de Montréal ou du Lac-Saint-Jean, et en passant par le fleuve et les cours d'eau dans le sens inverse d'une horloge. Mais j'ai constaté qu'il me faudrait deux ans pour le réaliser.»

Père de trois jeunes enfants à l'époque, il a mis le projet en veilleuse. «Dix ans plus tard, j'ai décidé de résumer le projet en faisant seulement le tour des mers. En étudiant le mouvement des glaces, je me suis aperçu que le dernier endroit à se dégager des glaces était la mer du Labrador. Ça allait jusqu'à la mi-août. Ça rendait donc impossible mon projet de faire le tour. En faisant le trajet en sens horaire, c'était plus plausible de réussir et en plus, les courants et le vent de la côte du Labrador m'auraient aidé à descendre en septembre parce qu'ils auraient été dans le bon sens», raconte celui dont la petite famille comptait maintenant quatre membres, Mathieu, Julie, Valérie et Vincent.

Lorsqu'il a pris sa retraite officielle le 1er juin 2015, il a décidé de passer aux actes. D'abord en effectuant des tests sur son kayak et sa tente. «À partir de La Baie, j'ai essayé de me rendre sur la Côte-Nord chez mon bon ami Ilya Kulvana, des îles Mingan, pour aller à la pêche au flétan. Mais je n'étais pas prêt mentalement et physiquement: je m'étais mal entraîné et il y avait des défauts sur le kayak. Toujours en 2015, je suis allé rejoindre Ilya pour la pêche au flétan et par la suite, je me suis rendu sur la Basse-Côte-Nord, mais une cellulite à un genou m'a forcé à interrompre mon projet en catastrophe.»

Nouvelle expédition en octobre où, cette fois-ci, il a remonté la rivière Péribonka jusqu'à la centrale PK-4. «Ça m'a pris quatre jours pour faire environ 200 kilomètres. C'était un très bon test. Ç'a super bien été. Ça m'a peppé et ça m'a redonné confiance parce qu'il y avait eu du froid, de la pluie. C'était des conditions parfaites pour mon (grand) projet.»

Au printemps, il a aussi testé sa tente fabriquée «à la mode inuit». Grâce à sa forme circulaire et conique, l'abri n'est pas dérangé par les changements du vent durant la nuit. «Je pouvais aussi la surbaisser pour pouvoir mettre des roches sur le cerceau métallique périphérique et même s'il y avait de gros vents forts, ça ne bougeait pas. Elle n'a pas de fond pour que je puisse me sauver en toutes directions advenant l'attaque d'un ours polaire. J'avais prévu électrifier le cerceau en métal, mais après mes lectures, j'ai décidé que je n'en aurais pas besoin.» Heureusement pour lui, il n'a pas rencontré d'ours polaires ni de morses durant son long périple.

Moments plus durs

Le périple n'a pas toujours été facile. Le quinquagénaire a vécu un moment de découragement dans le secteur de Kuujjuarapik. «J'avais reçu mon colis de Mountain Equipment Co-op, mais pas celui de ma conjointe en raison d'une erreur de code postal. J'ai acheté ce qu'il fallait à Chisasibi, mais j'ai été bloqué par la glace et le vent pendant quelques jours. Je commençais à manquer de bouffe pour déjeuner et je n'avais plus de noix mélangées. Il ne me restait que de la nourriture lyophilisée et comme je ne savais pas combien de temps je resterais bloqué, je divisais mes portions en deux», relate celui qui a heureusement pu se requinquer grâce à la générosité de la directrice d'école du village de Kuujjuarapik.

«J'étais un peu affaibli et j'avais la crainte non seulement de manquer de nourriture, mais aussi d'être bloqué plus loin. Il restait environ 75 à 80 km pour me rendre à Kuujjuarapik et je l'ai fait en deux jours. Quand j'ai réussi à passer la rivière Vauquelin, j'ai pagayé environ 25 km dans la brume pendant cinq heures. Le lendemain, il me restait 52 km à faire dans le mauvais temps. Je suis parti à 7h du matin et je suis arrivé vers 21h30 à Kuujjuarapik. La directrice d'école de l'endroit, Marie, et son fiancé Georges m'ont prêté une maison des professeurs où j'ai pu me remonter physiquement. J'avais les doigts tellement gelés que je n'étais même plus capable de fermer mes ''snaps''. S'ils n'avaient pas été là, je me serais sans doute réchauffé dans mon sac de couchage, mais ç'a super ben fait qu'ils soient là. J'ai pris une douche, lavé mon linge, etc.», a conclu celui qui a pu constater la grande générosité des communautés inuits durant tout son voyage.

À environ 60 km au sud et au... (Photo courtoisie) - image 2.0

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À environ 60 km au sud et au nord de Puvirnituk, des camps d'été pour les jeunes sont organisés afin qu'ils puissent apprendre les techniques de chasse et de pêche traditionnelles. Une infirmière québécoise, Carole Beaulne (à l'extrême gauche) est à l'origine de ces camps instaurés il y 17 ans. Son travail dans sa communauté d'adoption a été souligné par le Prix Florence en 2015.

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Des communautés inspirantes et résilientes

Parmi les rencontres marquantes durant son périple, Marco Saint-Pierre mentionne Carole Beaulne, qui a été la première infirmière à s'installer au dispensaire de Puvirnituq, et son mari Paulusi Novalinga. En 2015, cette dernière a d'ailleurs vu tout le travail accompli dans sa communauté d'adoption lorsqu'elle a été récipiendaire du Prix Florence/Promotion de la santé. Le Jeannois a rencontré le couple dans des camps d'été pour les jeunes Inuits à environ 60 kilomètres de Puvirnituq pour perpétuer les traditions ancestrales. Pendant leur séjour, les jeunes partent en canot vivre dans la toundra pour apprendre les techniques de chasse et de pêche traditionnelles.

Le kayakiste a eu beaucoup de plaisir à côtoyer ces jeunes et leurs aînés. «J'ai vécu probablement les plus beaux moments humains avec le peuple inuit. Une expérience enrichissante et surtout inoubliable. C'est un peuple pour qui j'ai énormément de respect. Moi, j'avais tout mon attirail ''high-tech'', un poêle, de la nourriture préparée exprès pour les expéditions, etc. Eux, ils vivent là et pourtant, il n'y a rien là-bas pour eux. Il faut vraiment qu'ils aillent chercher leur nourriture là où elle est. Ils sont résistants et résilients. C'est vraiment un peuple extraordinaire et chaleureux», affirme celui qui a toujours été bien accueilli.

D'autant plus qu'il avait donné une entrevue à la radio de Salluit. «Ils savaient, de village en village, que je m'en venais. À partir de Puvirnituq, plusieurs ont des radios à ondes courtes et certains savaient que je m'en venais.»

D'ailleurs, son seul regret aura été de ne pas avoir amélioré davantage son anglais avant de partir, ce qui lui aurait permis de discuter davantage avec les communautés.

Encore plein de projets en tête

La réalisation de son rêve ne signifie pas pour autant que Marco Saint-Pierre passera les prochaines années les deux pieds posés sur la bavette du poêle, bien au contraire! Raconter son histoire dans un livre ou encore compléter les trajets initiaux de ses expéditions font partie des projets qu'il souhaite réaliser.

«J'ai le goût de faire autre chose, comme la Basse-Côte-Nord que je n'ai pu compléter à l'été 2015... Et peut-être que pour mes 60 ans, je ferai la section que je n'ai pas faite dans la baie d'Ungava pour compléter le trajet initial. Ça pourrait peut-être se faire si je me pars une compagnie de kayak avec mes enfants pour tester des kayaks», avance l'Almatois.

Il aimerait bien aussi participer à une émission d'aventure. «Avec ce que je viens de faire, je trouve que j'ai quelque chose de solide dans mon CV pour faire partie d'une émission où ça prend un aventurier», fait valoir celui qui aurait aimé faire partie de la série Destination Nor'Ouest. À l'époque, il n'avait malheureusement pas été retenu.

Le Jeannois aime tester sa capacité à surmonter les obstacles et c'est pourquoi il n'estime pas qu'il vient de relever un défi avec cette longue expédition solitaire. «J'aime ça avoir de la misère. Ça fait partie de moi. Je prends toujours le chemin le plus dur, même si j'ai la possibilité de faire les choses plus facilement. J'aime travailler fort physiquement et tester ma capacité à surmonter des obstacles avec peu de moyens», explique celui qui a pris sa retraite d'Hydro-Québec le 1er juin 2015.

Il aimerait aussi partager son histoire avec de jeunes décrocheurs dans l'espoir de les inspirer à ne pas baisser les bras. «J'aimerais leur dire qu'on n'a pas besoin d'être un Bernard Voyer ni d'acheter plein de matériel ''high-tech'' pour réaliser ses rêves.»

Voici le périple initial projeté par Marco Saint-Pierre... (Photo courtoisie) - image 4.0

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Voici le périple initial projeté par Marco Saint-Pierre dans les années 90, qu'il a modifié par la suite. En juin dernier, il a quitté Waskaganish et a pagayé en solitaire à bord de son kayak pendant 80 jours avec des escales dans les villages inuits. L'aventure a pris fin à Kangirsuk.

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L'expédition en bref

Marco Saint-Pierre est rentré chez lui le 24 août dernier, 80 jours et quelque 2600 kilomètres plus tard. Parti de Waskaganish, il a jeté l'ancre à Kangirsuk parce que l'occasion de revenir s'est présentée et qu'il avait atteint son objectif de rallier la pointe la plus au nord du Québec, passé Ivujivik. «Mais aussi parce que si je décide d'écrire un livre, au lieu du Tour du monde en 80 jours de Jules Verne, ce sera Les 80 jours en kayak de Marco», rigole-t-il...

Le retour au quotidien dans le confort douillet de sa résidence à Alma n'est pas évident. «J'ai vécu 80 jours en mode minimal avec ma maison portative. Ici, il y a trop de tout!»

Durant son périple, Marco Saint-Pierre s'alimentait principalement de nourriture sèche que lui expédiait Mountain Equipment Co-op et de sachets de Side Kick pour le repas du soir, ainsi que de gruau pour déjeuner et durant la journée, de noix mélangées que lui faisait livrer sa conjointe par la poste...

Pour célébrer ses 55 ans, il s'est payé une pizza à Wiminji...

En chiffres

10-13 Moyenne d'heures en kayak/jour

17 Longueur de son kayak en pieds

26 Années écoulées entre le projet et sa réalisation

30 Poids approximatif des bagages dans le kayak

(Tente, fusil de calibre .12, eau, nourriture, etc.)

50 Kilométrage moyen pagayé par jour

80 Nombre de jours de kayak, incluant les escales dans les villages

2600 Kilométrage total parcouru en kayak

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