Les terrains minés, il connaissait ; lui qui sortait des tumultes de la Deuxième Guerre mondiale, comme lieutenant de la 5e Brigade du régiment des Calgary Highlanders. Bien pire que le parcours du décathlonien, Lionel Fournier avait fait les campagnes d'Allemagne, de Hollande, de France et de Belgique. Sous cet angle, les Jeux de Londres seraient une sinécure.
Un géant
Toutefois, pas question de retenir les ardeurs à l'entraînement pour ce colosse franco- albertain de 6 pieds et 200 lbs. Loin de là, puisqu'il allait réaliser le record canadien au décathlon, lors des qualifications olympiques, un mois avant les Jeux. C'était sur la piste de l'Université McGill à Montréal où il complétait ses études.
Voici donc Lionel Fournier arrivé à Londres, après une longue traversée à bord du navire Aquitania avec l'équipe canadienne. Celle-ci comptait notamment un jeune lutteur de 18 ans, du nom de Maurice Vachon.
Pas encore « Mad Dog », il tentait néanmoins de conquérir un nouveau « territoire ». Lionel Fournier, lui, se retrouva face à face avec une réalité qui lui ramenait en mémoire, la guerre qu'il connaissait trop bien. Car, lui et tous les athlètes masculins à ces Jeux étaient logés dans des baraquements militaires. En fait, c'était les anciens camps de prisonniers allemands, détenus dans la capitale britannique durant le conflit.
Le jour de la compétition, notre colosse canadien débuta son aventure olympique le 5 août avec un joli temps de 11,6 secondes au 100 mètres. C'était bien parti. Mais plus la compétition avançait, plus le ciel se couvrait. De sorte qu'au deuxième jour, le 6 août 1948, à la fin des 10 épreuves, Lionel Fournier terminait au 25e rang avec 5590 points. Un résultat décevant, d'autant plus que son record canadien établi à l'université McGill (6448 points) lui aurait valu le 11e rang.
La pluie battante y était pour quelque chose. Et pas juste pour lui, puisque c'est un quasi-inconnu de 17 ans, Bob Mathias, des États-Unis, qui allait se faufiler jusque sur la première marche du podium. Exploit qu'il répéterait quatre ans plus tard, à Oslo. L'absence du #1 mondial Heino Lipp n'a pas nui au champion adolescent. Lipp était originaire d'Estonie, nouvellement annexée à l'URSS, qui n'était pas inscrite à ces Jeux (trop « impérialistes »). Notre champion canadien n'a pas été aidé non plus pour une autre raison, puisqu'il s'est retiré pour cause de blessure à une jambe, d'une autre compétition ; le saut en longueur.
Look de prince !
Mais quel que soit le rang, Lionel Fournier était désormais un athlète olympique. Ça guidera le reste de sa vie. Marié depuis décembre 1947 à Mlle Claire Lordel, de Saint- Jean-sur-Richelieu, il compléta ses études en éducation physique à McGill. Puis il vint bientôt à Arvida, d'abord pour goûter au Saguenay, alors qu'il entra brièvement au service des propriétés d'Alcan.
Il retourna à Montréal au service des parcs de Westmount et il présida la création des « Terrains de jeux olympiques de l'île de Montréal ». Il revint s'installer en 1952 à Arvida afin de s'occuper du service de Récréation et des parcs de la ville de l'aluminium. Avec le temps, il ajouta le rôle de professeur d'éducation physique à l'école anglaise St. Patrick. Il n'est donc pas passé inaperçu. D'ailleurs, son allure noble de grand blond athlétique lui aura causé un certain souci en 1959. Lors de la visite de la Reine Élizabeth au Saguenay, des policiers municipaux l'ont interpellé dans un anglais approximatif, le confondant avec le Prince Philip, croyant, sans doute que l'époux de l'illustre visiteuse, s'était égaré.
Mais la trace laissée par Lionel Fournier est plutôt méconnue, bien que présente encore aujourd'hui. Ce sont les installations sportives ; la plus visible étant le parc Saint- Jacques. Le stade de piste et pelouse aménagé dès 1953 où Lionel Fournier allait instituer des « Olympiades » municipales, puis régionales, théâtre d'exploits des Bertrand Voyer, Jean Boily, Réjean et Jacques Ross, des jumelles Turcotte, etc. Ce terrain d'athlétisme unique au Sag uenayLac- Saint-Jean a été modernisé il y a quelques années. On y tient aujourd'hui maintes compétitions d'envergure. Certains sportifs ont émis le souhait que la ville y immortalise le nom de Lionel Fournier pour rappeler son travail de pionnier du sport olympique.
On ne ferait qu'imiter en cela, le devoir de mémoire de sa province natale qui l'a intronisé à son Panthéon du sport d'Alberta en 1985. Son portrait côtoie les grandes vedettes des Oilers et des Eskimos d'Edmonton, pour ne nommer que ceux-là. Et en 1988, il a été l'un des porteurs du flambeau olympique en vue des Jeux d'hiver de Calgary. La boucle était bouclée. Lionel Fournier était retourné y vivre au milieu des années 1960. Il y est décédé à 76 ans en 1993. Il y a oeuvré comme entraîneur, chercheur, professeur et administrateur à l'Université de l'Alberta à Calgary. On lui doit des études universitaires qui ont mené à l'essor du sport pour athlètes handicapés. Précurseur, il aura ajouté une onzième épreuve à son parcours de décathlonien, pavant la voie aux André Viger, Diane Roy et Chantal Petitclerc.
TROIS ARVIDIENS AUX RACINES OLYMPIQUES
Trois vies,trois icônes dans leur pays respectif, trois destins qui allaient se recouper. Héros en Yougoslavie, à 17 ans,dominant dans le sport anglais par excellence et premier Canadien de l'histoire à prendre part au décathlon olympique. Mariyan Stipetic, Eric Lee et Lionel Joseph Fournier allaient être réunis,dans l'histoire, par Arvida. Après Mariyan Stipetic et Eric Lee, François Lafortune nous rappelle à la mémoire Lionel Fournier qui allait mettre sur pied les premiers jeux régionaux.
Les trois athlètes olympiques de 1948 auront partagé généreusement leur expérience acquise aux Jeux de Londres. Ils l'ont transportée dans leurs valises, jusqu'à Arvida, pendant une période de leur vie. Arvida et la région du Saguenay en ont profité, dans une totale ignorance. Peutêtre, comme l'ont fait leurs pays d'origine, leur ville d'accueil pourraitelle reconnaître leur contribution au patrimoine des jeunes qui les ont côtoyés. Qui sait, verra-t-on, une piscine Mariyan Stipetic? Un gymnase Eric Lee? Un stade d'athlétisme Lionel Fournier?