Une vie exaltante comme un roman

 

François Lafortune
Le Quotidien

Trois vies, trois icônes dans leur pays respectifs, trois destins qui allaient se recouper. Héros en Yougoslavie, à 17 ans, dominant dans le sport anglais par excellence et premier Canadien de l'histoire à prendre part au décathlon olympique. Mariyan Stipetic, Eric Lee et Lionel Joseph Fournier allaient être réunis, dans l'histoire, par Arvida. Aujourd'hui, dans le premier reportage d'une série de trois, le journaliste pigiste, François Lafortune, ravive la mémoire des plus âgés et offre un cours d'histoire magistral aux autres en rappelant comment le nom de Stipetic est associé à Arvida.o

Le 29 juillet 1948 un garçon de 17 ans entrait, intimidé, au pas militaire, sur la pelouse du stade Wembley de Londres devant 80 000 spectateurs en liesse. Mariyan Stipetic, un nageur yougoslave de Zagreb (ancienne Croatie) portait un nom déjà connu sur le Vieux continent. Surtout que lui et son frère Mislav avaient participé déjà, aux Championnats d'Europe de 1947. Ça promettait.

L'émulation de son frère aîné était à l'origine de ses succès. Tout a commencé quand les deux frères voulaient entrer dans le club de natation de Zagreb. Mariyan qu'on surnommait «Bibi» n'avait que 10 ans. Il entreprit ses premiers battements de jambes en se tenant sur une planche, dans une rivière de Zagreb. Avec le temps, il réussit avec de puissantes brasses à se rendre dans les plus prestigieux bassins du monde. En plus de devenir des adeptes du water-polo, «Bibi» et Mislav Stipetic se sont donc hissés au sein de l'équipe nationale de natation dont ils sont vite devenus les piliers. Dès 1947 au championnat d'Europe de Monaco. Mariyan, alors un adolescent de 16 ans, rafla la médaille de bronze au 1500 mètres.

C'est donc à 17 ans que Stipetic devint athlète olympique aux Jeux de Londres, représentant la nouvelle Yougoslavie communiste, celle du maréchal Tito. À peine la cérémonie d'ouverture fut-elle terminée, deux jours plus tard, Mariyan Stipetic se lança dans la piscine du Wembley Arena pour la 1re ronde du 400 mètres libre où il se qualifia avec une 3e place en 5: 01. Deux jours plus tard, en demi-finale, malgré un chrono 2 secondes et demi plus rapide, sa 5e position l'écarta de la finale. Son temps lui valut tout de même le 9e rang au classement général.

Ce n'était que partie remise. Après trois jours de repos, «Bibi» replongea dans la piscine, cette fois pour sa distance de prédilection, le 1500 mètres libre; considéré comme le «marathon» en bassin. En trois journées consécutives, les 5, 6 et 7 août, il franchit les étapes; 1er de sa course préliminaire, 3e de sa demi-finale et il termina en 5e position de la finale. Pas mal pour un adolescent de 17 ans, qui pataugeait dans une rivière, sept ans plus tôt.

Héros dans son pays

Ces exploits furent applaudis en Yougoslavie et le nom de Stipetic devint synonyme de natation dans toute l'Europe. Car après la saison de compétition 1948 remplie de succès, en plus de performance intéressantes en water-polo, «Bibi» et son frère Mislav offrirent le bronze à leur pays au championnat d'Europe de Vienne au relais 4 X 200 mètres. Mislav assurait le 3e relais et Mariyan le 4e. Ils étaient vraiment co-capitaines de leur équipe. En pleine gloire, la vie de notre futur Arvidien allait basculer.

La défection

Dans une entrevue au journaliste Gilles Paradis, du Progrès-Dimanche, dans les années 60, il révélait qu'à l'été 1951, après un championnat aux Pays-Bas, l'équipe yougoslave se rendait en Italie. C'est là que Mariyan Stipetic avait ourdi son plan de défection. Il n'était pas question pour lui de faire son service militaire. Il s'exécuta, de connivence avec son entraîneur et avec des amis italiens qui lui avaient promis un poste au sein de leur équipe nationale italienne de water-polo. Tout se réalisa comme prévu, mais dans des circonstances que Mariyan Stipetic hésite à raconter.

Dans une entrevue téléphonique, quelques mois avant sa mort en 2010, de sa résidence à Toronto, il répondait vaguement sur ce tournant de sa vie. Questionné sur les rumeurs voulant que la sécurité yougoslave ait fait feu sur lui, lors de sa fuite, il s'est fait encore fuyant? Rien. En pleine Guerre froide, c'est une scène de roman, mais pour qui l'aurait vécu, c'est à oublier. Sans doute ne voulait-il pas ressasser les souvenirs pénibles d'avoir vu son entraîneur complice de l'évasion, payer son geste par six mois de prison en Yougoslavie. Cet entraîneur allait tout de même rejoindre le Canada un an plus tard et devenir entraîneur de l'équipe nationale de natation. Encore une image de roman.

Suivant cette défection nébuleuse, Mariyan Stipetic resta quelques mois en Europe avant de venir au Canada. Sa porte d'entrée fut Halifax. Là, on lui indiqua qu'il y avait du travail forestier au Québec, pour qui avait du coeur au ventre. C'est ainsi qu'un Olympien d'Europe de l'Est fuit l'empire communiste, traverse le Rideau de fer et aboutit à La Tuque, comme bûcheron, au pays de Félix Leclerc. Encore une réalité qui dépasse le roman. Ses revenus de forestier lui permirent de s'inscrire à l'Université de Toronto, où il allait rejoindre son complice-entraîneur de Yougoslavie... et où ses parents iraient éventuellement s'établir. Devenu ingénieur chimiste à l'université, Mariyan Stipetic fut «repêché» en 1955 par la compagnie Alcan qui l'envoya brièvement à Shawinigan avant de le transférer à ses usines d'Arvida.

Son héritage

Après une vie digne d'un roman, Mariyan était maintenant prêt pour la romance. Arvida lui offrait de bien belles occupations, mais «Bibi» voulait fonder une famille dans son pays d'adoption. Comme plusieurs Saguenéens, c'est en fréquentant la rue Racine à Chicoutimi, les yeux bien ouverts, qu'il découvrit sa perle rare. Mlle Janine Tardif allait devenir la mère de ses enfants, Marcel et Tanya. Celle-ci devait ajouter son nom à celui de son père aux annales de la natation, en participant quatre fois à la Traversée du lac Saint-Jean. L'héritage de Mariyan Stipetic ne s'arrêterait pas là.

Il deviendrait dans les années 60, entraîneur du club de natation «Les Ouananiches» à la toute nouvelle piscine d'Arvida. Il était le chef de la famille «natation», affirment aujourd'hui les athlètes l'ayant côtoyé. La plus connue, Hélène Boivin, participera en 1976 aux Jeux de Montréal, terminant 9e au 100 mètres papillon, à quelques centièmes de secondes de la finale, que domineront les «colossales» Allemandes de l'Est. Hélène Boivin aurait dû participer aux Jeux de Moscou en 1980, mais le boycottage l'en empêcha. Encore la Guerre froide. Heureusement, Hélène Boivin est devenue entraîneuse et maman. La méthode Stipetic donne une récolte excellente du nom de Geneviève et Éric Cantin, des nageurs prometteurs, les enfants d'Hélène Boivin et Normand Cantin.

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