La loi du silence a assez duré

CHRONIQUE / Après quinze ans de soins infirmiers et dix de sexologie, je sais... (Photo 123RF)

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Myriam Bouchard
Le Quotidien

CHRONIQUE / Après quinze ans de soins infirmiers et dix de sexologie, je sais aujourd'hui qu'il y a des gens qui nous marquent. Je pense entre autres à cette femme qui, depuis cinq ans, passe, semaine après semaine, me faire un coucou dans mon bureau de la pharmacie et ce, qu'elle vienne pour s'acheter une teinture ou encore faire prendre un prélèvement sanguin.

Ce rayon de soleil, au prénom si tendre que des bébés le portent encore aujourd'hui, est tellement plaisant à fréquenter. Toujours de bonne humeur, l'oeil allumé et vif, malgré ses 70 années et quelques poussières, cette femme sait comment me rappeler à quel point je suis choyée de côtoyer une clientèle exceptionnelle. J'en ai toujours déduit, telle une certitude, qu'elle devait être une personne heureuse...

Un jour où elle nécessita mes services un peu plus longtemps qu'à l'habitude, je l'ai questionnée sur sa vie (les personnes âgées aiment souvent parler de leur passé et moi, ça m'intéresse tellement de les écouter m'apprendre les aléas de la vie)!

À la question se rapportant au type d'enfance qu'elle avait eu, elle me répondit, en regardant, au loin, par ma fenêtre : «  belle si je pense à mes frères et soeurs et moins belle si je pense à mon père ». Je compris aussitôt ce à quoi elle faisait allusion et me surpris, moi la professionnelle, supposément capable d'empathie, à avoir le coeur gros. Assez gros parce que je comprenais trop bien ce qu'elle voulait dire et tout ce que cela impliquait. Ma cliente adorée avait été victime d'inceste. J'osai alors lui demander, en continuant mes soins, si elle avait dit à sa mère que son père n'était pas digne de ce nom. Elle me regarda alors « drette » dans les yeux et m'expliqua qu'elle venait de l'époque où il valait mieux fermer sa gueule, de par ses propos, afin de ne pas passer de victime à coupable...

Avec le coeur gros, laissez-moi vous garantir que ma pression artérielle à certainement monté à 180/120 mmHg! J'étais tellement, mais tellement outrée, choquée, pompée! Peut-être parce que ma mère nous a toujours répété, à mes frères, ma soeur et moi : « si jamais quelqu'un vous touche les fesses, vous montre son pénis ou vous demande de le suivre, vous me le dites immédiatement, il veut vous faire du mal! Ne l'approchez jamais! Avez-vous compris?» Peut-être aussi parce que je répète ces avertissements à mes filles, en leur confirmant que les agresseurs sont, plus souvent qu'autrement, des gens qu'on connaît.

Oui, je répète les avertissements de ma mère par inquiétude pour mes enfants, mais aussi parce que moi, l'omerta, la loi du silence des pédophiles, non seulement je ne l'accepte pas, mais je la dénoncerai aussi souvent que je la rencontrerai! Est-ce assez clair à votre goût?

Existe-t-il encore, en 2015, la possibilité que des enfants, des adolescents/es, des victimes, puissent encore passer de victimes à coupables? Bien sûr que non. Pourtant, savez-vous, chers lecteurs, que les victimes d'agressions sexuelles, tous âges confondus, représentent les seules victimes à se sentir coupables d'avoir vécu d'un crime condamnable aux yeux de la loi. Coupable de quoi? D'être un enfant, une fille ou un garçon, d'être trop beaux/belles, trop sexy, trop écourtées, trop gentils/les ou sociables, d'avoir, peut-être, laissé présager une possibilité, aussi menue soit-elle, d'un mini désir sexuel, coupable finalement de respirer! Foutaise!

Les temps ont-ils finalement si changé que ça? De ma cliente adorée aux victimes d'aujourd'hui, y a-t-il une si grande différence? Et s'il en revenait à nous, chacun d'entre nous, d'être un peu plus vigilants?

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