Le regard de l'historien Éric Tremblay

Les Pays d'en haut, une réussite

Séraphin et Alexis entourent Donalda, qui est l'objet... (Photo courtoisie, Radio-Canada)

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Séraphin et Alexis entourent Donalda, qui est l'objet de toutes les attentions dans la série télévisée Les Pays d'en haut.

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Daniel Coté
Le Quotidien

Plusieurs scènes se déroulent à Lowell, au Massachusetts, une ville où l'empreinte laissée par les francophones inclut l'oeuvre de Jack Kerouac. Sa population a été gonflée par le mouvement migratoire qui, entre 1830 à 1930, a poussé un million de personnes à s'établir de l'autre côté de la frontière.

«Chaque famille a été touchée, a rappelé Éric Tremblay jeudi, lors d'une entrevue accordée au Progrès-Dimanche. Le travail était dur, en particulier dans les filatures, mais on appréciait les capacités physiques des Québécois, dont plusieurs étaient des fils d'agriculteurs.»

C'est pour freiner cette saignée provoquée par le manque de travail que le curé Labelle a milité en faveur de la colonisation. L'émission montre qu'il voulait peupler les Laurentides, mais ses visées expansionnistes englobaient le Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Éric Tremblay possède plusieurs ouvrages d'Arthur Buies, l'un... (Photo Le Progrès-Dimanche, Rocket Lavoie) - image 3.0

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Éric Tremblay possède plusieurs ouvrages d'Arthur Buies, l'un des personnages de la série Les Pays d'en Haut.

Photo Le Progrès-Dimanche, Rocket Lavoie

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Intitulé Chroniques canadiennes - Humeurs et caprices, cet ouvrage d'Arthur Buies appartient à Éric Tremblay, qui l'a acheté à la Fondation des cultures à partager. Ce livre faisait partie de la bibliothèque personnelle de Claude-Henri Grignon, le créateur des personnages de Séraphin, Alexis et Donalda.

Photo Le Progrès-Dimanche, Rocket Lavoie

«C'est lui qui a encouragé Édouard Niquet à fonder le village de Péribonka en 1888. Quant à Arthur Buies, son ami, il parlait du Lac-Saint-Jean comme du grenier de la province de Québec. La région lui plaisait tellement que c'est à Chambord qu'il a amorcé son voyage de noces en 1887. Il était venu en train», raconte Éric Tremblay.

L'alcool, ce fléau

Le chemin de fer constituait l'outil par excellence pour développer l'économie, un principe qu'a saisi l'entrepreneur Horace Jansen Beemer, chargé de l'amener dans les Laurentides. C'est également lui qui a construit l'hôtel Beemer à Roberval, tout en misant sur la pêche à l'ouananiche pour attirer les Américains au Lac-Saint-Jean.

Son partenaire, le curé Labelle, voyait aussi dans le train un moyen de faciliter le peuplement de l'ouest du Canada. L'idée consistait à encercler les Anglais de l'Ontario, un projet qui, s'il s'était concrétisé, aurait changé la face du pays.

«Les Canadiens français se sentaient ostracisés, traités comme une minorité, un sentiment exacerbé par la pendaison de Louis Riel en 1885, mentionne l'historien. Leur nationalisme était bien réel, mais pas centré sur le désir de faire l'indépendance.»

En ce qui touche les moeurs, Éric Tremblay croit qu'elles sont reflétées avec justesse dans Les Pays d'en haut. On voit la dureté de la vie des colons, tout comme les ravages que faisait l'alcool au sein des familles. «Ce n'est pas pour rien qu'il y avait des ligues de tempérance, des listes noires. C'était un fléau», fait-il remarquer.

Ce qui lui semble moins réaliste, c'est le rapport au sexe entretenu par les personnages. «Donalda est trop émancipée pour le temps», donne l'historien en exemple. En revanche, il est fasciné par Séraphin, qui ne se résume plus à son avarice, tout en confirmant que le vrai curé Labelle était aussi irascible, aussi glouton, que la version télévisée.

Au final, Éric Tremblay estime que la série fait oeuvre utile, en plus de se révéler divertissante. «Il y a un engouement pour l'histoire, depuis janvier. Je le sens chez les gens, ainsi que dans les médias», constate celui qui, à tous les mardis midi, commente l'épisode de la veille à la station de radio Énergie.

La vraie-fausse mort de Donalda

Saviez-vous que Donalda a failli mourir au petit écran? L'auteur du téléroman Les Belles Histoires des pays d'en haut, Claude-Henri Grignon, a planifié la disparition de ce personnage en 1962, une information qui est dévoilée dans le recueil Séraphin illustré.

Publié par la maison Les 400 coups, aujourd'hui partie prenante de La Mécanique générale, ce livre rassemble les bandes dessinées créées par Albert Chartier de 1951 à 1970. Une nouvelle histoire était offerte à chaque mois dans Le Bulletin des agriculteurs. Elle tenait compagnie à Onésime, une autre bédé produite par le dessinateur québécois.

Ce crayonné réalisé par Albert Chartier en 1962... (Photo courtoisie) - image 5.0

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Ce crayonné réalisé par Albert Chartier en 1962 évoque la mort de Donalda. Le scénario avait été conçu par Claude-Henri Grignon, qui a toutefois renoncé à faire disparaître la sainte femme.

Photo courtoisie

Cette planche provient de la première partie du... (Photo courtoisie) - image 5.1

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Cette planche provient de la première partie du livre Séraphin illustré. Elle montre les personnages sous un jour différent, puisque cette bande dessinée a été créée en 1951, soit avant les débuts de la série à la télévision.

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C'est en 2010 que Séraphin illustré a fait son apparition en librairie. Ce projet piloté par Michel Viau était ambitieux. Toutes les planches ont été retracées, y compris celles auxquelles les lecteurs n'ont jamais eu accès. Ainsi en est-il d'Un souvenir de Donalda, qui aurait dû sortir en juin 1962.

La version crayonnée montre le curé Labelle et Arthur Buies chez l'avare, qu'ils tentent de consoler. Celle qu'on qualifiait de sainte apparaît ensuite à Séraphin, à qui elle confie une mèche de cheveux. «Donalda va me rendre fou», lance l'homme en affichant sa mine des mauvais jours.

Cette histoire est demeurée confidentielle parce que l'auteur a changé d'idée pendant la période de trois ou quatre mois séparant la confection de la bande dessinée de sa publication de Le Bulletin des agriculteurs. Donalda a donc survécu jusqu'à la fin de la série télévisée, en 1970.

Un second souffle

La sortie de Séraphin illustré a mis en lumière le travail d'un pionnier de la bédé québécoise. Il s'agit d'un hommage à Albert Chartier, en même temps qu'un «trip» nostalgique auquel plusieurs personnes ont succombé. Six ans après sa publication, l'ouvrage de 264 pages suscite en effet une demande soutenue.

«Le livre est demeuré en circulation et la série télévisée Les Pays d'en haut lui a donné un second souffle. Avant sa diffusion, nous avions demandé à notre distributeur de placer des exemplaires dans les librairies et la réaction a été plus forte que prévu,», note l'éditeur Renaud Plante, de la maison Mécanique générale.

Outre les nostalgiques, Séraphin illustré éveille la curiosité des amateurs de bande dessinée. Ceux qui veulent explorer l'histoire de ce mode d'expression au Québec, bien avant la revue CROC et bien avant la création de Capitaine Kébek, n'ont pas le choix de mettre leurs pas dans ceux d'Albert Chartier.

«À chaque fois que je participe à un festival, j'apporte ce recueil, de même que celui qui a été consacré à Onésime. Chartier a joué un rôle capital dans l'évolution de la bande dessinée. À une époque où les ''strips'' américains dominaient le marché, il a montré que nous aussi, nous pouvions trouver notre place», fait observer Renaud Plante.

Autre signe de l'intérêt que suscite Albert Chartier, le Musée québécois de culture populaire, établi à Trois-Rivières, l'intégrera à l'exposition BDQ: l'art de la bande dessinée québécoise, présentée à compter du 16 juin. «On verra qu'il y a eu des choses puissantes, marquantes, à toutes les époques», souligne Renaud Plante.

Louis Wauthier et le souci de vérité

Associé à La Fabuleuse histoire d'un Royaume depuis sa création, en 1988, le metteur en scène Louis Wauthier examine la série Les Pays d'en Haut avec l'oeil d'un professionnel. Lui aussi maîtrise l'art de recréer des images du passé, la différence étant qu'il le fait pour la scène et non pour le petit écran.

«J'étais déjà un amateur de la série. Je possède le coffret regroupant tous les épisodes sur format DVD, ainsi que le livre dans lequel on retrouve des aquarelles de Jean-Paul Ladouceur», a-t-il confié au cours d'une entrevue accordée au Progrès-Dimanche.

Intrigué par la nouvelle version, Louis Wauthier a pris de l'avance sur le commun des mortels en visionnant toutes les émissions. Les péripéties retiennent son attention, mais pas exclusivement. «J'adore Les Pays d'en haut et je regarde tout, les costumes comme les décors», fait-il observer.

De nombreuses scènes font penser à des tableaux, tellement la facture visuelle est soignée. C'est un autre aspect de la production qui suscite l'admiration du metteur en scène. Il trouve qu'elle sert bien le propos, notamment lorsque Séraphin occupe le devant de la scène.

«Les comédiens sont magnifiques et parmi eux, celui qui interprète ce rôle (Vincent Leclerc) m'impressionne. Dépendant de la lumière dans laquelle il est filmé, cet homme arrive à me faire peur avec ses mimiques», révèle Louis Wauthier.

Il trace aussi un parallèle entre l'émission et La Fabuleuse en ce qui touche le souci de vérité. C'est ainsi que les mains noires de Donalda reflètent la dure vie des colons à la fin du 19e siècle, une époque que couvre également le spectacle à grand déploiement.

«Nous-mêmes, dans la scène du Grand feu de 1870, nous demandons aux comédiens de jouer avec de la suie appliquée sur leur visage. De cette manière, nous tentons de nous approcher de la réalité historique», donne en exemple le metteur en scène.

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