Un naufrage signé Guy Nadon

Guy Nadon et Johanne-Marie Tremblay campent un couple... (Photo Le Progrès-Dimanche, Michel Tremblay)

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Guy Nadon et Johanne-Marie Tremblay campent un couple au bord de la rupture dans la pièce Tu te souviendras de moi, laquelle a été présentée hier soir, à la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière.

Photo Le Progrès-Dimanche, Michel Tremblay

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Daniel Coté
Le Quotidien

Il n'existe pas de divorce à l'amiable quand le cerveau d'un être humain prend congé de son corps. C'est à un événement de cette nature, à la fois banal et extraordinaire, qu'ont assisté près de 400 personnes rassemblées hier soir, à la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière.

Tous les sièges étaient occupés alors que le Théâtre La Rubrique était l'hôte de l'une des pièces les plus attendues de la saison, Tu te souviendras de moi. Cette création du Théâtre de la Manufacture, portée par un Guy Nadon au sommet de son art, a produit sur le public un impact comparable à celui qu'elle avait exercé aux guichets.

On a été témoin du naufrage d'Édouard, une grande gueule qui en menait large dans ses classes d'histoire, ainsi que dans les médias où on recourait fréquemment à ses lumières. Lui qui a rêvé d'un Québec indépendant, qui a célébré la première élection du PQ en concevant l'une de ses filles, réalise que la nation, comme lui, est condamnée à l'oubli.

La maladie d'Alzheimer a mis le grappin sur Édouard qu'on découvre au moment où son épouse, campée par Johanne-Marie Tremblay, s'apprête à le larguer. Elle n'en peut plus d'entendre les mêmes anecdotes, de répondre cinq fois à la même question, mais il y a plus. Le rejet embrasse l'ensemble de l'oeuvre, pas juste l'homme au cerveau fragmenté.

On devine qu'il a été trop solaire, trop porté sur les jolies étudiantes, l'esprit trop centré sur ses seules idées, pour être un bon compagnon. Même son humour, toujours intact, n'arrive pas à gommer l'usure du couple, pas plus qu'il ne peut rétablir une vraie communion avec sa fille Isabelle (Marie-Hélène Thibault), qui n'était pas sa préférée.

C'est pourtant elle et son nouveau compagnon (Claude Despins), de même que la fille de ce dernier (Emmanuelle Lussier-Martinez), qui deviennent les gardiens d'Édouard. Ils doivent l'héberger, l'écouter, le rattraper lorsqu'il fuit, subir ses emportements.

Le génie de Guy Nadon, ainsi que le texte de François Archambault mis en scène par Fernand Rainville, consiste à montrer de quelle manière les traces de l'ancien Édouard cohabitent avec les bulles de néant qui gangrènent son cerveau. Ses flashes de lucidité sont constamment désamorcés par les épisodes où sa pensée ressemble à une ligne pointillée.

Néanmoins, on perçoit la douleur du personnage en filigrane. Elle est d'autant plus vive que les moments de bonheur, ceux qui surviennent lorsqu'il retire son costume d'intellectuel pour se laisser guider par son humanité, se font rares.

Chaque cas est unique, bien sûr, mais il est impossible de regarder cette pièce sans penser aux proches atteints de la maladie d'Alzheimer, les vivants comme les disparus. L'auteur a eu la sagesse de ne pas fournir de mode d'emploi, cependant, et on lui en sait gré.

Son mérite est déjà grand d'avoir fourni des éléments de réflexion portant sur le destin d'Édouard et de ses proches, sur celui du Québec et sur cet univers 2.0 tellement centré sur le moment présent, tellement porté à balayer le passé sous le tapis. Et, en prime, d'avoir offert un si bel écrin à un comédien d'exception.

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