Chronique d'une guerre inutile

Frédérick Lavoie vient de sortir son deuxième livre... (Photo Le Progrès-Dimanche, Jeannot Lévesque)

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Frédérick Lavoie vient de sortir son deuxième livre aux Éditions de La Peuplade, Ukraine à fragmentation.

Photo Le Progrès-Dimanche, Jeannot Lévesque

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Daniel Coté
Le Quotidien

Plus que jamais, une crise chasse l'autre sur la scène internationale. Il suffit de quelques semaines, parfois une poignée de jours, pour que la grande affaire qui ouvrait les bulletins de nouvelles, qui faisait la une des quotidiens, devienne un sujet secondaire.

C'est l'une des raisons qui justifient l'existence d'un livre comme Ukraine à fragmentation, du Saguenéen Frédérick Lavoie. Il s'agit de son deuxième texte publié à La Peuplade et l'un de ses mérites est de rafraîchir la mémoire du lecteur en jetant un regard original, plus personnel, sur un conflit dont les braises continuent de fumer.

L'auteur et journaliste résidait à Chicago lorsqu'une révolte populaire a chassé le président de l'Ukraine, Viktor Ianoukovitch. Celui-ci avait eu le tort de rejeter un projet de libre-échange avec l'Union européenne afin de se coller plus étroitement au voisin russe.

Il y a eu des manifestations à Kiev, avec un premier mort suivi par des centaines d'autres. Appuyées par le Kremlin, des régions à majorité russophone ont en effet proclamé leur indépendance. C'est ainsi qu'à peine arrivés au pouvoir, les nationalistes ukrainiens ont eu une guerre civile sur les bras.

«Dans le livre, j'ai voulu montrer comment l'Ukraine est entrée dans une spirale de violence. Sans le premier mort, je crois qu'il y aurait eu place pour des compromis. C'est une question politique qui est devenue un conflit armé», a souligné Frédérick Lavoie mardi, lors d'une entrevue accordée au Progrès-Dimanche.

Mort d'un enfant

C'est le journaliste, avant l'auteur, qui s'est pointé en Ukraine au début de janvier. Jumelée à l'intérêt manifesté par quelques médias, sa maîtrise de la langue russe, affinée pendant un séjour de cinq ans au pays de Poutine, l'a incité à couvrir la guerre civile, dont le chapelet de morts continuait de s'égrener.

«Il s'agissait également d'une démarche personnelle, indique Frédérick Lavoie. Après un an de conflit, je voulais aller là-bas, mais j'ai dû attendre que soit complété le tournage de la série À table avec l'ennemi. Mon objectif consistait à incarner les enjeux liés à la géopolitique. Je souhaitais voir comment les gens se sentaient.»

En même temps, le livre ne fait pas mystère du caractère mercantile du travail de correspondant, de la valeur des textes et des photographies produits dans une zone de guerre. Ainsi voit-on apparaître le seul cliché publié dans Ukraine à fragmentation, celui du petit Artyom, mort dans sa maison à la suite d'un tir d'artillerie.

«Il a été la victime ultime, un enfant qui n'haïssait personne. Le fait de me retrouver devant son cercueil, avec un lance-roquettes installé derrière, m'a montré l'absurdité de la guerre», confie Frédérick Lavoie. Non seulement a-t-il pris une photo qui a fait le tour du monde, mais ce drame l'a guidé au moment d'écrire le livre.

«J'avais produit un premier jet lorsque j'ai compris que je devais m'adresser au petit Artyon afin de lui expliquer comment l'Ukraine est passée de la paix à la guerre. À partir de là, ça a coulé et j'ai pu intégrer mes réflexions sur le conflit», décrit le Saguenéen.

Voici la seule photographie publiée dans Ukraine à... (Photo courtoisie, Frédérick Lavoie) - image 2.0

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Voici la seule photographie publiée dans Ukraine à fragmentation. Elle montre le petit Artyom, un enfant tué dans sa maison à la suite d'un tir d'artillerie. Frédérick Lavoie, qui était présent aux funérailles, voit dans cette tragédie le symbole ultime de l'absurdité de la guerre.

Photo courtoisie, Frédérick Lavoie

Du journalisme de proximité

(DC) - Frédérick Lavoie pratique le journalisme international de la même manière qu'il couvrait l'actualité régionale pour Le Quotidien et Le Progrès-Dimanche. Dans son optique, la cueillette de données est un art qui se pratique au ras du sol, en parlant à ces gens qu'on dit ordinaires, mais qui ont souvent plus à dire que leurs dirigeants.

«Ceux qui viennent d'un grand pays ont accès aux leaders. C'est ce qui arrive aux correspondants du New York Times. Moi, je suis un petit journaliste et j'ai accès au petit monde, ce qui ne me rend pas amer du tout, note le Saguenéen. Ce que je fais n'est pas scientifique, mais quand on donne la parole à tout le monde, ça finit par donner un portrait.»

En Ukraine, son modus operandi a laissé place aux imprévus, comme la fois où un homme ivre l'a interpellé dans un bar. Son fils âgé de 15 ans avait été tué par un missile. «Il faut saisir les opportunités en se plaçant en mode d'observation», énonce Frédérick Lavoie.

L'avantage avec le journalisme de pauvre est qu'on n'est pas prisonnier de l'histoire du jour, de la déclaration effectuée par un chef d'État, du dernier mouvement de troupes. Les pépites exhumées au contact des citoyens sont plus précieuses parce qu'elles mettent à jour des vérités intemporelles. On est plus près de la sociologie que des nouvelles continues.

Dans le livre, par exemple, Frédérick Lavoie fait ressortir le flou dans lequel baigne l'Ukraine. Ses frontières sont mal définies. Les zones d'ombre de son histoire continuent de faire problème, notamment les accointances de certains groupes avec les Nazis. Même la spécificité de sa langue, par rapport au russe, est sujette à débat, comme il l'a constaté là-bas.

«Il y a des visions irréconciliables. Le territoire doit-il être uni ou morcelé? Faut-il reconnaître la minorité russophone? Alors qu'il serait opportun de s'écouter les uns, les autres, des deux côtés, on retrouve des leaders mesquins, étroits d'esprit. Il n'y pas de Gandhi, ni de Mandela», constate le Saguenéen.

C'est ainsi, par exemple, qu'il aurait été opportun de rassurer les russophones après l'arrivée au pouvoir des nationalistes ukrainiens. Un geste de bonne volonté comme une visite, une déclaration rassurante sur la préservation de leurs droits, aurait réduit les tensions. «Ils ont préféré imposer leur vision des choses», déplore Frédérick Lavoie.

Il est trop tôt pour connaître la fin de cette saga et justement, Ukraine à fragmentation prend fin avec le retour de l'auteur de ce côté-ci de l'Atlantique. Comme il n'a pas voulu étirer le récit en incluant les dernières péripéties, la vision qui s'en dégage transcende l'actualité. Dans dix ans, dans 20 ans, elle conservera des accents de vérité.

Dans la lignée de Roth et Kapuscinski

(DC) - Frédérick Lavoie ne le dira jamais, mais l'oeuvre qu'il est en train de bâtir, à force de voyager dans l'ex-URSS et sans doute ailleurs, ultérieurement, s'inscrit dans le droit fil d'une riche tradition. Son regard sur les événements et les peuples, sa façon de le traduire en mots, s'apparente à la démarche d'un Joseph Roth ou d'un Ryszard Kapuscinsky.

Les trois ont en commun leur appartenance à des pays relativement modestes. Dans le grand ordre des choses, en effet, le Canada d'aujourd'hui ne pèse pas plus lourd que l'Autriche des années 1920, ou encore la Pologne communiste. Ce sont donc les qualités personnelles de ces auteurs, pas la puissance de leur haut-parleur, qui leur ont permis de se démarquer.

Le sens de l'observation de Roth l'a amené, très tôt, à réaliser que quelque chose clochait en Allemagne. On croyait ce pays abattu, rendu inoffensif par la débâcle de 1918, mais cet homme qui hantait les quartiers pauvres, là où on faisait sécher les feuilles des arbres pour se chauffer en hiver, savait que la paix avait laissé un drôle d'arrière-goût.

Il préférait écrire des articles qui, ultérieurement, ont été regroupés dans des livres qui n'ont pas pris une ride malgré le passage des ans. C'est la principale différence avec Ryszard Kapuscinski, dont chaque reportage tient entre deux couvertures. C'est le cas de deux de ses classiques: The Emperor et Shah Of Shahs, publiés en 1978 et 1982.

Le premier ouvrage raconte la chute de l'empereur d'Éthiopie, Haïlé Sélassié. L'auteur a multiplié les rencontres avec des proches du grand homme, y compris ses serviteurs, afin de brosser le portrait d'un régime qui s'était liquéfié de l'intérieur. Le second livre, lui, montre comment l'Iran a vécu la transition entre le Shah et les ayatollahs.

Une simple halte dans un arrêt d'autobus a suffi pour témoigner du fait que le régime du Shah voyait tout, savait tout, une information qui aide à comprendre le ras-le-bol que ressentait la population. C'est bien la preuve qu'un journaliste à l'esprit éveillé vaut tous les analystes de la CIA.

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