Un crime « clean »

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L'intimidation.... (123RF)

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L'intimidation.

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La tribune
Le Quotidien

TRIBUNE / L'enseignante et auteure Chantale Potvin et l'avocat Charles Cantin se prononcent sur l'intimidation et les répercussions de ce fléau qui ne se limite pas aux frontières des cours d'école.

Charles Cantin est avocat

Nous sommes le 16 juin 1995. Une quasi-canicule réchauffe les esprits tièdes de Jonquière. Il est 16 h 30. Comme criminaliste, je quitte le palais de justice pour faire mes entrevues du lundi soir. Le lundi pour l'avocat, c'est comme le Boxing Day du commerçant au détail. On récolte les arrestations des jours non juridiques (les jours fériés et les fins de semaine) et on fait le plein de nouveaux clients.

Curieusement, ce lundi-là que je croyais faste en quantité de crimes commis fera place à un seul client dans ma salle d'attente. Habitué au volume, je me retrouve devant un justiciable de 5,2 pieds, 50 kg, d'âge maximal de 15 ans. Accompagné de son père et sa mère, je savais dès lors que ce dossier m'amènerait au Tribunal de la jeunesse, donc sur l'aide juridique et moins payant. J'accueille le jeune client dans mon bureau, curieux de savoir quel crime il a présumément commis. D'abord, comme c'est notre habitude, je demande poliment si Frédéric (nom fictif) veut me raconter l'histoire sans la présence de ses parents. Affirmatif ! Les jeunes ne veulent pas étaler leurs mauvaises passes à la connaissance de leurs proches. Mon nouveau justiciable est accusé de voies de fait avec lésions d'une violence inversement proportionnelle à son gabarit. 

Je réalise, dès l'entrée en matière, une agressivité bien ancrée chez ce jeune accusé. Comment diagnostiquer pareil brasier de haine chez ce très jeune homme sans histoire apparente ? C'était mésestimer les foudres de la violence qui caractérise le climat scolaire encadrant nos adolescents. Mon client me raconte qu'il s'est senti obligé de se battre pour mettre fin à de l'intimidation : « Deux ans à me faire écoeurer parce que j'ai un petit bégaiement. » La violence sera le meilleur message à l'intimidation. « Depuis mon délit, je sens du respect », me déclare Frédéric. Ses parents n'ont jamais soupçonné le degré de ségrégation et d'isolement de leur fils. Et il est là, le problème. L'intimidation est un crime « clean ». Pas de sang, pas de plainte, pas de bruit, pas de trace. Aussi les parents prennent-ils du temps à réagir. Comme si l'on ne voulait s'avouer que notre fils avait des faiblesses. « Ce n'est pas notre fils, je refuse de croire à ça », dit la mère. 

Indirectement, les parents ferment les yeux, impuissants.

Frédéric, petit bonhomme frêle, récidivera quelques mois plus tard. Vol à main armée, le jeune me confie que ce qu'il fait est mal. Pour l'instant, il préfère se faire connaitre par la violence que d'être isolé dans l'intimidation. Il me confirmera que la pensée du suicide le hantait et que l'origine de ses pensées prend racine dans l'intimidation. Qu'à la limite, il voue une dévotion à la mort qui représente un soulagement vis-à-vis l'isolement du milieu scolaire. 

Tellement restreint, mon client sera diplômé secondaire V en soudure à travers ses séjours au Centre jeunesse. Je serai six ans sans nouvelles de Frédéric. Je le croyais réhabilité complètement. Jusqu'au décès de sa mère, il sera irréprochable. Par contre, le décès de sa protectrice le fera sombrer dans la drogue et l'alcool. Le passé rejoint le présent mal de vivre.

Frédéric m'explique qu'à travers le décès de sa mère, il revit et incarne tous ses cauchemars de jeunesse. Il sait pertinemment que son vol qualifié n'est qu'une mauvaise réaction à la disparition de sa mère si chère.

La commission d'un crime devient la solution à un stress. Il explique alors que l'estime de lui-même reposait sur la protection de sa mère. La mort de sa maman a brisé en mille morceaux le vase dans lequel résidait sa confiance et son estime de lui. « Vous savez, Maître, qu'un vase brisé ne sera jamais aussi solide que l'original. » Comme une peine d'amour, une feuille froissée gardera les plis de la haine. 

Frédéric s'en est sorti, oui, mais pour un Frédéric résiliant, fort et appuyé, combien de jeunes feront preuve d'écoute et de résilience ? Les médias sociaux devraient  permettre une meilleure dénonciation parce que l'impact est immédiat. 

Merci Frédéric, d'avoir été mon client. J'ai compris en 25 ans ce que tu as saisi en 30 ans. Éduquez, écoutez, dénoncez... Les faits nous parlent, écoutons-les.

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