Les emmurés

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Le Quotidien

TRIBUNE - Quartier musulman // Le Dr Khadiyatoulah Fall, professeur titulaire de la Chaire interculturelle CERII et directeur du CELAT à l'UQAC, de même que le juriste d'origine brésilienne Rodrigo Brignani Peres analysent le débat entourant le projet de quartier musulman au Québec.

(Rodrigo Brignani Peres) - Un sentiment malheureux, de ceux qui laissent traîner une sorte d'amertume dans l'estomac, m'a envahi lorsque j'ai lu à propos du projet de «quartier musulman» en Montérégie. Dans le reportage de Radio-Canada du 14 novembre, un certain Nabil Warda, promoteur, parle de vivre selon les «valeurs islamiques». Il veut créer un refuge pour les familles musulmanes qui désirent s'écarter d'une société occidentale où «les relations interpersonnelles sont lâches». Bien sûr, tout en faisant beaucoup d'argent avec ça.

M. Warda critique les valeurs occidentales, tout comme le font possiblement les personnes qui cherchent à se réfugier dans ce quartier. Ces valeurs ne seraient pas assez bonnes pour eux. En ayant le bon code des moeurs, celui «islamique», ils ressentiraient alors le besoin de renoncer à tout effort d'intégration et de s'isoler dans un «mini village». Ou, comme je l'interprète, dans un ghetto.

L'histoire nous enseigne que la ghettoïsation a toujours été utilisée comme forme de punition et de contrôle d'une majorité contre une minorité. La classe majoritaire d'une ville obligeait les minoritaires à s'isoler dans un petit morceau de terre (normalement pas très attirant), pour qu'ils soient privés de la jouissance totale de leurs droits civiques. Le but des ghettos était de faire en sorte que les minorités soient forcées à assimiler la culture de la majorité.

Ce que je trouve spécial dans le cas de Brossard, c'est que c'est la minorité qui essaie d'imposer un «ghetto» à la majorité, et non l'inverse. Ces gens décident de s'isoler et souhaitent avoir le contrôle d'accès à leur «village», un contrôle basé sur la conviction que leurs valeurs sont supérieures. Supérieures à quoi? Aux valeurs occidentales, qu'ils disent. Ce qui me fait le plus mal au coeur dans tout ça, c'est qu'ils critiquent l'Occident tout en étant en Occident et en profitant des droits et libertés occidentales pour le faire. Hypocrisie quand tu nous tiens...

La majorité des familles visées par ce projet est, logiquement, immigrante. Pourquoi alors choisir un pays de valeurs «lâches» où tu seras obligé d'ériger des murs pour vivre convenablement? M. Warda répond: «Ce n'est pas pour rien qu'on vient ici [au Canada], il y a le respect des droits humains, il y a une opportunité pour les gens de faire quelque chose de leur vie.» Je n'invente rien, malheureusement.

L'exemple récent en est un islamique, mais peu importe la religion, la nationalité ou la couleur, la ghettoïsation est toujours aberrante, qu'elle soit forcée par la majorité ou souhaitée par la minorité.

Le meilleur des deux mondes

Qui peut critiquer les valeurs occidentales? Certainement pas des gens comme M. Warda, qui profitent des libertés de l'Occident pour essayer de vivre le meilleur de deux mondes: les garanties d'ici, avec la culture de «là-bas». Il me choque de penser qu'il y a des gens qui arrivent dans une société qui leur permet de vivre libres de murs, mais qui choisissent tout de même d'en construire. Si c'est ça les «valeurs islamiques» dont M. Warda parle, un mode de pensée opportuniste, sectaire et fondamentalement hypocrite, c'est vrai qu'elles sont totalement incompatibles avec les valeurs occidentales.

Aux années soixante, le Québec a mené un exemplaire combat contre la fermeture d'esprit, contre les dogmes et pour un état inclusif et rationnel. L'esprit collectiviste de la Révolution tranquille a érigé l'une des sociétés les plus évoluées de la planète. Nos systèmes de santé et d'éducation universels et gratuits, notre justice égalitaire, notre démocratie et notre économie stables: combien de personnes rêvent de la qualité de vie des Québécois ailleurs dans le monde? La plupart, je dirais. C'est pour ça que, chaque année, des dizaines de milliers d'immigrants choisissent de s'installer ici.

J'ai encore de l'amertume à l'estomac. C'est la peur que cette société merveilleuse que j'ai découverte, il y a trois ans, finisse par changer (pour le pire), victime de ses propres libertés, de sa propre ouverture. Mais en temps de multiculturalisme, qui peut critiquer ouvertement certains choix des minorités, aussi mauvais soient-ils?

Moi, Québécois d'adoption.

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