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TRIBUNE / Le débat entourant la liberté de presse et la confidentialité des... (Archives Le Quotidien, Rocket Lavoie)

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Le Quotidien

TRIBUNE / Le débat entourant la liberté de presse et la confidentialité des sources journalistiques gagne de l'ampleur de jour en jour, depuis que l'affaire Lagagé a été révélée. Daniel Gagnon est professeur titulaire à l'UQAC et avocat de formation, et Éric Arseneault est journaliste radiophonique et enseignant en ATM au Cégep de Jonquière. Ces derniers se penchent sur la question.

(ÉRIC ARSENEAULT) - Dans les sociétés démocratiques, les journalistes et les pouvoirs publics se toisent constamment dans un complexe jeu d'équilibre imprégné de méfiance réciproque. Cette dynamique est aujourd'hui gravement menacée. La capacité de la presse à jouer son rôle de chien de garde s'effrite en raison du contrôle de plus en plus étroit que les décideurs publics exercent sur son travail.

Le problème a pris de l'ampleur à la faveur de la crise des médias laquelle s'est traduite par la réduction des effectifs journalistiques, la précarisation de la profession et une cadence de production de la nouvelle toujours plus rapide. Les médias sont également plus fragiles financièrement, ce qui augmente leur vulnérabilité face aux influences extérieures. Des décideurs publics se servent d'ailleurs du poids de leurs placements publicitaires pour infléchir les choix éditoriaux des médias.

La brèche ainsi ouverte a souvent été exploitée par les pouvoirs publics pour mieux contrôler l'information. Les décideurs sont aujourd'hui entourés d'une armée de spécialistes de la communication en mesure de faire barrage à la presse sous prétexte de vouloir faciliter son travail. Maniant savamment la langue de bois, ils s'abritent souvent derrière des politiques de communication opaques pour distiller l'information au compte-gouttes. Dans les municipalités, les ministères, les corps policiers, les réseaux de la santé ou de l'éducation et même la grande entreprise, l'accès à l'information a été progressivement centralisé au département des relations publiques.

Par effet d'osmose, la concentration du message autour d'une petite poignée d'intervenants a progressivement condamné au silence les fonctionnaires et les employés d'organismes publics. Dans bien des villes, il est impossible d'avoir accès à quelqu'un susceptible d'apporter un éclairage pertinent à un dossier d'actualité sans l'autorisation du bureau du maire. Et ceux qui désobéissent le font à leurs risques et périls. Les parties de chasse aux fuites d'informations se multiplient, mettant du coup en péril la confidentialité des sources, pourtant indispensables au travail d'enquête journalistique. Autre tendance inquiétante: les pouvoirs publics court-circuitent fréquemment les journalistes pour porter leurs messages directement à la population en ayant notamment recours aux médias sociaux.

Refuser de répondre aux questions

Lorsqu'ils ne peuvent éviter les journalistes, les pouvoirs publics essaient de les encadrer au maximum. Les décideurs se réfugient derrière de laconiques communiqués de presse pour éviter d'être confrontés aux questions qui leur seraient posées en entrevue ou en point de presse. Des documents banals sont maintenant frappés du sceau du secret et leur accès exige des démarches longues, fastidieuses et coûteuses. La Loi d'accès à l'information sert davantage les intérêts de ceux qui cherchent à soustraire des documents au public plutôt que ceux qui cherchent à y avoir accès. Et quand ces moyens dilatoires sont inefficaces, décideurs ou organisations n'hésitent pas à avoir recours au boycottage, à l'intimidation ou aux poursuites-bâillons pour faire taire les journalistes trop curieux.

Le politologue Henry Milner a postulé en 2004 que la quantité et la qualité de l'information dont une communauté bénéficie ont un impact direct sur les compétences civiques de la population comme la participation à la vie politique ou la diversité des candidats lors des élections. Et là se trouve le péril puisque le citoyen est la première victime du changement de rapport de forces entre les médias et les pouvoirs publics. Il faut abolir les pratiques qui confinent au secret et au contrôle indu, mais il faut surtout imposer un rééquilibrage qui ne pourra se faire qu'en revenant aux valeurs premières d'une démocratie: l'existence d'une presse professionnelle et responsable en mesure de jouer son rôle sans entrave au seul bénéfice du public.

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