Mourir pour des idées

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TRIBUNE / Éloïse Dupuis est décédée le 12 octobre dernier, à Lévis, alors... (123RF.com)

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Le Quotidien

TRIBUNE / Éloïse Dupuis est décédée le 12 octobre dernier, à Lévis, alors qu'elle accouchait. Pour des raisons religieuses, elle a refusé une transfusion sanguine qui aurait pu lui sauver la vie. Le drame a suscité un vaste débat au Québec. L'avocat et docteur en philosophie Michel T. Giroux ainsi que le criminaliste Sylvain Morissette expriment leur point de vue sur le sujet.

(Sylvain Morissette) - Chaque jour, les droits et libertés de la personne sont source de débats. C'est d'autant plus vrai que ces droits s'opposent souvent. Par exemple, la liberté de religion nous donne-t-elle le droit de dire n'importe quoi? Ou encore, peut-on s'attaquer sans vergogne aux cultes religieux sous prétexte qu'on a le droit d'exprimer son opinion? Poussées dans leurs derniers retranchements, les libertés fondamentales nous font voir leurs limites, elles enflamment les passions et polarisent le débat. Souvent, c'est la Cour suprême qui doit trancher. Pensons aux cas de Chantale Daigle, Sue Rodriguez, Henry Morgentaler ou Robert Latimer, pour n'en nommer que quelques-uns.

La jeune et jolie Éloïse, admise à l'hôpital de Lévis pour des complications survenues en cours d'accouchement, morte après avoir refusé un traitement qui l'aurait probablement sauvée, illustre encore une fois ce choc des valeurs. Peut-on invoquer notre droit de prendre des décisions fondamentales pour notre personne jusqu'à en mourir? L'État peut-il, au nom du droit à la vie, forcer un individu à recevoir un traitement qu'il refuse?

Froidement posées, sans tenir compte des circonstances propres de l'affaire, la réponse à ces deux questions est oui. Dans le cas précis d'Éloïse cependant, l'hôpital aurait-il dû agir pour la sauver ou du moins tenter de le faire?

Tout est question de consentement et surtout, de capacité de consentir. À moins de preuve contraire, cette jeune femme était tout à fait consciente de son état et des conséquences probables de son refus. Je ne doute pas un instant non plus que le personnel de l'hôpital, devant cette résolution funeste, a dû tout mettre en oeuvre pour la convaincre de mettre, pour cette fois, ses croyances de côté. Ils lui ont sûrement rappelé, si besoin était, qu'elle était maintenant mère. Ils ont très certainement joué sur chaque corde pour l'influencer, en vain. Sa décision était irrévocable, elle a refusé d'abjurer, comme le chrétien au pied de la croix.

On a également avancé qu'une décision aussi irrationnelle ne pouvait être que le fruit d'un endoctrinement religieux. Que les Jéhovahs agissaient au travers elle, qu'ils tiraient les ficelles de sa conscience pour en faire une martyre propre à servir leurs intérêts. Bref, son appartenance à une communauté religieuse jetterait un doute sur sa capacité de prendre une décision véritablement personnelle. Ce point de vue appelle cependant un questionnement. Quelle valeur accordons-nous à la liberté religieuse? Les croyances des uns ne sont-elles socialement acceptables que dans la mesure où elles ne heurtent pas la conscience collective? Autrement dit, un individu ne pourrait refuser une transfusion sanguine par conviction religieuse puisque la majorité des citoyens ne partagent pas ce dogme.

À mon avis, sa liberté de croyance religieuse et sa décision de refuser un traitement salvateur sont toutes deux issues du même droit de l'individu de mener sa vie comme bon lui semble, de croire ou de ne pas croire. À tous ceux qui se lèvent pour réclamer encore une fois l'intervention des autorités, rappelez-vous tous les efforts mis à séculariser l'État et ses dépendances au Québec. Rappelez-vous que jadis, et encore aujourd'hui dans certains endroits, des torts considérables ont été commis au nom d'une croyance en vogue, croyance qui avec du recul s'avérait souvent tout aussi irrationnelle que celle qu'elle remplaçait. Nous ne pouvons pas imposer aux autres nos propres valeurs sous prétexte qu'elles sont laïques. Le droit de décider pour nous même n'est-il acceptable que s'il concerne un mourant ou un vieillard? Si nous accordons la moindre importance au droit de chacun de confesser ses croyances et si nous prétendons respecter celles d'autrui, alors il faudra bien nous résoudre à accepter que ces choix seront parfois source de douleurs.

Depuis toujours, des gens sont morts pour des idées, c'est malheureux, mais c'est un fait. Tant que nous ne posséderons pas la vérité infuse, nous devrons nous résoudre à accepter la diversité et ses conséquences.

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