La culture du jugement

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DÉBAT / Les Jeannoises et les Saguenéennes allaitent moins que les autres... (Photo 123rf)

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Le débat
Le Quotidien

DÉBAT / Les Jeannoises et les Saguenéennes allaitent moins que les autres Québécoises, selon les données des CLSC. La cofondatrice du site Mauvaise herbe, Marielle Couture, et notre chroniqueuse Isabel Brochu analysent cette situation et s'expriment sur l'allaitement.

On apprenait dans Le Quotidien du 11 juillet que la région serait «à la traîne» dans la course à l'allaitement, malgré «tous les efforts» déployés pour faire progresser cette statistique dans les dernières années. Le texte de la journaliste Laura Lévesque - bien fourni en chiffres et en pistes de réflexion - évoque, pour expliquer cet écart avec les autres régions du Québec, une «culture du non-allaitement» qui sévirait dans notre région.

L'allaitement est toujours un sujet chaud. Sur les groupes de parents - désormais légion sur Facebook -, les échanges polarisés relaient sans nuance les nombreuses campagnes de propagande pro-choix ou proallaitement. Car, disons-le, l'information de qualité et objective est d'une rareté effarante dans ce domaine. Difficile pour une nouvelle maman de s'y retrouver, sans se voir jugée et dévalorisée pour ses choix.

Bien sûr qu'il existe une culture du non-allaitement. Malgré plusieurs facteurs socioéconomiques qui expliquent plus ou moins les écarts dans les statistiques entre les régions, un simple coup d'oeil aux alentours vous prouvera qu'ici, les gens préfèrent voir des seins - bien bronzés, volumineux et fermes - sur un calendrier de station de radio plutôt que dans un contexte nourricier. C'est troublant, tout de même, que la sexualisation des seins soit mieux acceptée socialement que leur fonction biologique. Mais il y a plus.

Dans toutes les campagnes de communication publique, que ce soit pour l'allaitement ou pour le libre choix, il y a un discours sous-jacent, qui utilise sournoisement un ton accusateur et qui souffle dans l'oreille des mères: «tu n'es pas adéquate.» La prescription vient toujours d'une autorité - que ce soit l'Organisation mondiale de la santé, une marraine de la Leche spécialisée en lactation ou une féministe qui prône le libre arbitre et la liberté corporelle, ou... un article de journal. Le problème ne réside pas tant dans les discours officiels, que dans ce qu'ils sous-entendent.

Par exemple, lorsqu'un établissement de santé qui fait la promotion de l'allaitement atteint un seuil jugé acceptable de mères allaitantes, on lui octroie le fabuleux titre d'établissement «ami des bébés». Ainsi, les établissements qui n'atteignent pas la statistique rêvée seraient inversement «ennemis des bébés» ? Qui voudrait porter une telle étiquette?

Caroline Benoît, nutritionniste et spécialiste de l'allaitement, suggère dans l'article cité plus haut que plus d'événements et de lieux devraient se doter d'un espace réservé à l'allaitement. Encore une fois, le discours aux allures vertueuses est fallacieux, insinuant qu'il est préférable de ne pas nourrir son bébé en public. Bien sûr, certaines femmes préfèrent un endroit calme et discret pour nourrir bébé en paix. Mais si vraiment notre culture encourageait l'allaitement, on ne suggèrerait pas ouvertement aux femmes de se cacher pour le faire, au contraire.

J'ai eu trois bébés. L'expérience m'a appris que l'allaitement n'est pas aussi naturel et facile qu'on voudrait nous le faire croire. Les aléas de la vie font parfois en sorte que ce n'est pas possible. Il existe des femmes qui n'ont pas envie d'allaiter - et c'est correct aussi. Heureusement pour nous, le lait maternisé existe et croyez-le ou non, il fait la job.

Il faut accepter que la femme existe dans l'espace public autrement que dans le regard des autres. Cette acceptation nous concerne toutes et tous, car ce sont nos jugements qui sont déplacés dans le cas de l'allaitement. Cessons de glorifier l'allaitement comme s'il s'agissait de l'unique voie divine; acceptons que les réalités de chacune sont différentes et ne sont pas discutables; mais surtout, mettons un terme à l'hypocrisie ambiante: nous investissons beaucoup plus d'efforts collectivement à culpabiliser les femmes qu'à les supporter dans leurs choix. Et ça, c'est un gros problème culturel.

Marielle Couture, cofondatrice du site Mauvaise herbe.

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