Un test pour le nationalisme québecois

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Gérard Bouchard

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Le Quotidien

Gérard Bouchard,  enseignant à l'UQAC dans les programmes en histoire, sociologie/anthropologie, science politique et coopération internationale.

DÉBAT / Il y a le nationalisme québécois, qui est bien connu, mais il y a aussi des nationalismes régionaux qui le sont beaucoup moins. Sous ce rapport, la région du Saguenay se signale pour deux raisons. D'abord, à cause de sa tradition nationaliste particulièrement vive, ensuite parce que cette tradition sera soumise à un test lors de la prochaine élection partielle dans le comté de Chicoutimi. Les résultats du vote vont-ils confirmer sa vigueur ou révéler son déclin?

Si cette dernière hypothèse s'avérait, elle confirmerait en l'accentuant une tendance visible depuis peu à l'échelle nationale. Il faudrait alors y voir un signal très fort, car cette région a toujours été un véritable bastion du nationalisme québécois.

Les racines du nationalisme saguenayen

La force exceptionnelle du nationalisme saguenayen s'est nourrie des grands épisodes du passé québécois comme la Conquête, le colonialisme britannique ou l'oppression du mouvement patriote. La région a connu aussi sa propre version du monopole économique et social exercé par le capital étranger, attiré par l'exploitation des ressources naturelles. Mais ce nationalisme trouve surtout ses racines dans une expérience historique singulière, à l'école de la misère et de la survie.

Les premiers colons sont venus de villages de Charlevoix à partir de 1838. Certains, plus fortunés, affrétaient une goélette et gagnaient la région par le fjord. Mais la majorité devait effectuer, avec femmes et enfants, une marche forcée de cinq ou six jours vers le nord, à travers des montagnes escarpées entrecoupées de marais. Comme ils voyageaient au printemps, ils affrontaient souvent de fortes tempêtes sur les hauteurs. Hommes et femmes devaient transporter sur leur dos d'énormes charges. Les chutes étaient fréquentes, les blessures aussi. En l'absence de tout sentier, plusieurs s'égaraient et s'épuisaient. Les vivres venant à manquer, ils abattaient une partie du bétail qu'ils avaient emmené -- des familles furent réduites à manger leur chien. Il n'était pas rare que, parvenus à destination, il faille pratiquer (dans les conditions que l'on devine) des amputations à cause des engelures.

Une existence des plus primitives attendait les colons. Au début, ils construisaient à la hâte des camps sommaires où, pour se réchauffer mutuellement, ils hivernaient avec le bétail. Ils se nourrissaient jusqu'au printemps de pommes de terre. Quand elles venaient à manquer, ils s'en remettaient aux pelures qu'ils avaient conservées et dont ils faisaient une soupe. Plusieurs n'auraient pas survécu sans le secours des Indiens (ces «inmourables»). Les nouveau-nés ou les jeunes enfants qui décédaient étaient enterrés derrière le camp; plus tard, ils seraient exhumés puis inhumés plus décemment.

Les abandons étaient nombreux. Seuls les plus courageux, les plus tenaces persistaient à se refaire une vie dans ce contexte d'isolement et de privation. Le colon en difficulté ne pouvait compter que sur lui-même. Les promesses de chemins et d'assistance qu'on lui avait faites au départ étaient rarement tenues.

Le goût de la liberté

Dans ce contexte rude où chacun devait assurer sa survie, les habitants développaient une résistance qui allait engendrer un robuste esprit d'indépendance, une forme d'arrogance même et une attitude rebelle aux institutions qui peu à peu se mettaient en place. Les agronomes et les vétérinaires du gouvernement (avec leurs «pâpiers») n'étaient pas bien reçus, les gardes-chasses non plus... Même les premiers policiers n'eurent pas la vie facile. L'adversité surmontée dans l'isolement et le dénuement avait pour contrepartie un goût effréné de la liberté.

Ces mêmes traits de caractère se sont forgés dans toutes les collectivités du Nouveau Monde soumises aux mêmes conditions de vie primitive: le bushman australien, le vaqueiro mexicain, le cowboy du Midwest américain, le redneck canadien... Au Saguenay, ils ont pris une forme plus accusée peut-être que dans les autres régions du Québec, à cause du long chemin de misère qu'il fallait parcourir à travers le rempart des Laurentides avec ses redoutables obstacles, et à cause aussi des privations extrêmes qu'imposait l'éloignement.

Un nouveau pays...

L'esprit des défricheurs a transpiré chez les premières élites saguenayennes. À partir des années 1880, une véritable utopie (typique encore une fois des collectivités neuves) a pris forme. Projetant leur regard vers la baie d'Hudson et l'Ungava, on voyait dans ces vastes espaces la promesse d'une émancipation, loin du pouvoir anglophone. C'était, pensait-on, l'assise d'une nouvelle province et même d'un nouveau pays qui serait la réplique à la fois de la Nouvelle-France et des États-Unis. Se trouverait ainsi réparée la brisure de la Conquête avec toutes ses séquelles. Une grande aventure allait naître. Un recommencement.

On ne se surprend pas qu'un passé aussi intense ait laissé quelque héritage. Se pourrait-il qu'il tombe maintenant en déshérence? Ce serait une grande perte, car il est porteur de liberté, d'affirmation, de courage. Et aussi de fierté et de fidélité. Ce sont des valeurs profondes et précieuses, des valeurs qui élèvent, qui anoblissent. C'est ce genre de nationalisme dont le Québec a bien besoin aujourd'hui.

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