Les gros malaises

Le dernier défilé de la Fête nationale, à Montréal, a provoqué un tollé à... (Archives La Presse)

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Sébastien Lévesque
Le Quotidien

Le dernier défilé de la Fête nationale, à Montréal, a provoqué un tollé à travers une mise en scène discutable. De jeunes Noirs poussaient un char allégorique sur lequel se trouvaient des Blancs qui faisaient la fête. Une coïncidence, pour les organisateurs, une erreur, pour d'autres. Voyez ce qu'en pensent nos invités, Sébastien Lévesque et Rodrigo Brignani-Peres.

TRIBUNE / Aujourd'hui, pour commencer, je voudrais vous raconter une brève histoire. C'est l'histoire d'un banal malentendu qui s'est brusquement transformé en malaise, puis finalement en polémique. En fait, vous en avez certainement déjà entendu parler, mais maintenant que la poussière est retombée (enfin, j'espère !), je pense qu'il peut être utile d'y revenir afin, espérons-le, d'en tirer quelques leçons.

Commençons donc par le début. La scène se déroule le 24 juin dernier, à Montréal, lors du traditionnel défilé de la Fête nationale. On y voit notamment de jeunes Noirs pousser un char allégorique sur lequel se tient la très blanche (c'est un détail important, comme vous verrez) chanteuse Annie Villeneuve. Pour l'occasion, ils sont aussi entourés d'une dizaine d'autres « personnes blanches » qui chantent et dansent afin d'égayer la fête. Bon, il y a bien d'autres chars et d'autres personnes « de toutes les couleurs », mais ça, ce n'est pas important ça l'air (quoique nous y reviendrons).

Bon, et puis quoi ? Rien. Fin de l'histoire. Enfin, pas tout à fait, car bientôt arrivent le malaise et la polémique. Mais avant tout, j'aimerais noter que le fait que je doive prendre la peine de préciser la couleur de la peau des personnes impliquées ne manque pas d'ironie. En effet, une société ouverte et égalitariste comme la nôtre ne devrait-elle pas en quelque sorte chercher à s'émanciper de ce genre de considération ? Eh bien non, apparemment, car ce sont les antiracistes eux-mêmes qui nous la ramène constamment à coups de « personnes blanches » par-ci et de « personnes racisées » par-là. Comprenne qui pourra, mais personnellement, j'ai toujours eu un gros malaise devant ces formules étriquées qui tendent à nous enfermer dans des petites cases, et qui plus est à nous diviser plutôt qu'à nous unir.

Je ne sais pas si vous les avez vues, mais il faut bien reconnaître que les images recueillies ont effectivement quelque chose de saisissant, pour ne pas dire carrément choquant. On a cette désagréable impression d'assister à une scène d'esclavagisme. Gros malaise, donc. Mais c'est ici qu'intervient le jeu de l'image et des interprétations subjectives. D'une part, ces images ont été prises et diffusées hors contexte. Par ailleurs, elles font l'impasse sur certaines informations et explications entourant la mise en scène de l'événement. Ainsi, contrairement à ce qu'a affirmé le premier ministre Philippe Couillard en réaction à cette polémique, je ne crois pas que « l'important, c'est ce qui est perçu ».

Car non, l'important ce n'est pas ce que nous percevons, mais plutôt de soumettre nos perceptions à l'examen critique et d'accepter de les réviser en regard des faits. Ce faisant, bien que je reconnaissance aisément que les images qui nous ont été transmises étaient aux premiers abords extrêmement malaisantes, je déplore surtout le fait que les personnes qui ont déclenché cette polémique n'aient pas pris la peine de penser plus loin que le bout de leurs émotions afin de procéder à un examen plus attentif et exhaustif de la situation.

Car s'ils s'étaient davantage méfiés des apparences, ils auraient certainement constaté qu'en dehors de ces quelques images triées sur le volet, la diversité était bel et bien partie prenante de la fête. Ils auraient aussi compris que les jeunes qui poussaient les chars étaient des membres de l'équipe sportive de l'école Louis-Joseph Papineau et que ces derniers n'avaient évidemment pas été choisis en fonction de la couleur de leur peau. Et ils auraient finalement remarqué que ces jeunes étaient vêtus de parchemins et non de chiffons. Mais comme dit le proverbe, il n'est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. 

Quoi qu'il en soit, tout cela n'a malheureusement rien de bien surprenant et constitue une preuve additionnelle que nous vivons dans l'ère postmoderne, laquelle n'a généralement que faire de la vérité et des faits, préférant plutôt laisser à l'individu le loisir de construire sa propre réalité sur la base de ses perceptions et de ses émotions. N'empêche que ce n'est pourtant qu'en s'élevant au-dessus de sa subjectivité que l'individu peut espérer embrasser l'universel dont fait forcément partie « l'autre », et ainsi construire avec lui un espace commun. Et aussi, peut-être, éviter quelques-uns de ces gros (et pas beaux) malaises.

Sébastien Lévesque




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