Les petits Bagdad

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Le coroner Me Bernard Lefrançois a soumis une liste de recommandations à la suite d'une vague de suicide en 2015 au sein de la communauté de Uashat mak Mani-Utenam.

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ÉDITORIAL / Tel que le suggère le coroner et avocat Bernard Lefrançois, il est grand temps que le gouvernement fédéral modifie la Loi sur les Indiens et se penche sérieusement sur la situation des réserves autochtones au pays. L'heure n'est plus propice à une aide ponctuelle et inefficace, mais bien à une révision complète du modèle actuel et à une intervention qui marquera le début d'une nouvelle ère pour ces populations sclérosées en marge de la société.

Le coroner Lefrançois souligne qu'il aurait pu se limiter à quelques «belles recommandations» au terme de son enquête sur la vague de suicides qui se sont produits, en 2015, dans la communauté de Uashat Mak Mani-Utenam, sur la Côte-Nord. Or, il a choisi d'attaquer le problème de front et de signer un rapport cinglant, qui compare notamment le «régime des réserves» à celui de l'apartheid, une politique raciste qui a sévi en Afrique du Sud, de 1948 à 1991. Il demande ainsi Ottawa à se poser la question: les réserves ont-elles encore leur place au Canada?

Invité à commenter le dossier, le chef de la communauté Mashteuiatsh, Gilbert Dominique, reconnaît que le suicide est un fléau qui frappe sa réserve. Il en est de même pour la surconsommation d'alcool et de drogues. Par contre, contrairement au coroner Lefrançois, il estime que la solution ne réside pas dans l'abolition des réserves, mais plutôt dans la lutte contre la dépendance des peuples autochtones et le manque de ressources. On ne peut reprocher au chef Dominique de défendre bec et ongles l'institution qu'il dirige. Par contre, malgré le travail réalisé par les conseils de bande pour insuffler un vent d'optimisme dans leur communauté respective, les problèmes sociaux persistent. «Ce qu'on constate, c'est qu'il n'y a rien qui mène quelque part», résume Me Lefrançois.

Dur constat

Opitciwan est un exemple manifeste.

En 2005, une intervenante sociale de cette communauté, Lisette Petiquay, illustrait la réalité de sa communauté en ces termes: «On vit une véritable crise, comme si nous étions dans un petit Bagdad.» Agressions sexuelles sur des enfants, consommation excessive de drogues ou d'alcool, violence extrême, pénurie d'emplois, surpeuplement dans les résidences, suicides, ces maux et bien d'autres ont fait l'objet de reportages répétés, mais visiblement, les choses ont bien peu changé au cours des 12 dernières années.

Le plus récent rapport d'activités du Conseil des Atikamekw d'Opitciwan, pour l'exercice budgétaire 2015-16, témoigne encore une fois des difficultés de cette réserve enclavée, dans le secteur du réservoir Gouin.

Selon le document, le taux de décrochage scolaire dépasse les 19% alors qu'un étudiant de sexe masculin sur quatre a abandonné les études en cours d'année. Dans les classes en adaptation scolaire, le taux de décrochage frôle les 30%. Les responsables affirment avoir multiplié les efforts ainsi que les mesures incitatives afin d'encourager la persévérance et la réussite, et pourtant.

Au chapitre de la sécurité publique, la criminalité tarde elle aussi à s'atténuer. «Nous (devons) nous rendre à l'évidence, une fois de plus, que la violence est omniprésente, constante, et qu'elle est toujours étroitement reliée à la consommation de drogues, d'alcool et, de plus en plus (aux) effets néfastes des drogues (de) synthèse (qui s'y) rajoutent et se font fortement ressentir dans la communauté», précise-t-on. On mentionne par ailleurs que les interventions policières impliquant des armes de toutes sortes sont de plus en plus fréquentes. Rien qu'en matière de crimes contre la personne, 99 infractions ont été répertoriées en 2015-16, dans une communauté qui compte à peine 2100 habitants.

On pourrait ainsi énumérer chaque réserve ou revenir sur la situation à Val-d'Or qu'on arriverait au même constat: le modèle ne fonctionne pas.

Ces petits Bagdad doivent être reconstruits, dans le respect des valeurs ancestrales, certes, mais également et surtout avec un regard sur l'avenir, dans l'intérêt d'une jeunesse qui est présentement en déroute. Par la voie de son rapport, le coroner Bernard Lefrançois a eu le courage de confronter Ottawa à une réalité d'une infinie tristesse. Il appartient désormais au gouvernement d'agir, car comme le prescrit le vieux dicton, qui ne dit mot consent.

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