Les avez-vous entendus commenter leurs élections? Pas seulement leurs tribuns; les ouvriers, les jeunes, les manutentionnaires, glanés par un micro dans la rue. Pas de «ça l'a l'air que», pas de «quand qu'on», ni de «la chose qu'on parle». Les autobus et avions restent masculins. Le verbe est juste, le vocabulaire précis, la structure de phrase simple et directe.
L'anglais les envahit par le vocabulaire. Il s'infiltre chez nous par la structure de nos phrases, de notre pensée. Et le climat de démission généralisée, le rabotage des exigences finira par nous folkloriser bien avant eux.
Pas que des mots
Par exemple, par notre tutoiement tous azimuts, on calque l'anglais, avec son «You» unique pour la deuxième personne. Mais le «You» constitue en fait du vouvoiement, puisque le verbe est au pluriel en anglais. En renonçant à cette richesse, la capacité d'étager notre proximité par un pronom, on s'anglicise subtilement. La féminisation des mots, par exemple, dérive de l'article anglais «an» devant une voyelle.
Notre proposition relative «dont» disparaît de plus en plus au profit d'un «que», tournure anglo-saxonne qui écorche l'oreille. On s'en gausse moins que des «discount», et autres «comics» utilisés en France, mais c'est plus pernicieux, subtil et nuisible. On peut combattre l'usage de certains mots. Mais difficilement une tournure d'esprit.
Et puis, il y a toutes ces expressions d'allure française, mais empruntées clandestinement à l'anglais: «définitivement» dans le sens de vraiment, être en charge de (In charge of), «à l'effet que», nous anglicisent perfidement. Comme de dire «premier plancher», calque de «first floor» au lieu de «rez-de-chaussée».
Bah!
Même notre intimité, notre personnalité s'anglicisent par nos prénoms. Les Michel deviennent Mike, les Robert, Bob, les Vincent, Vinny. Frank abrège François, Nick raccourcit Nicolas. JP à l'anglaise remplace Jean-Philippe, et les Kevin et Brian pullulent.
On ne peut pas bien écrire ce que l'on dit mal. Le nombre d'étudiants de cégep qui butent encore sur les homophones, (m'a et ma), ou sur les accords de participe passé est effarant.
Un prof a dénoncé récemment la grille de correction de l'examen final de secondaire 5. On autorise les jeunes à 35 fautes sur 500 mots (bien moins long que cette chronique) avec grammaire et dico à portée de main. À huit fautes et moins, ils ont «A»!
Va pour les raffinements de l'orthographe, que même l'Académie française a gommés. Mais les fautes de syntaxe, de tournure, de relatives, d'homophones minent la capacité de s'exprimer. On vise un beau taux de «diplomation», on ne veut pas s'embourber dans des reprises d'examens; alors, on produit des cohortes complètes d'analphabètes fonctionnels dûment diplômés.
J'entendais l'argument: «Bah! Ceux qui ont vraiment besoin de savoir écrire se reprendront au cégep. Un plombier, un ouvrier, une préposée n'en a cure». Erreur! Le poids démocratique de ces citoyens égale celui d'un avocat, d'un médecin, d'un professeur. Pourquoi priver ostensiblement un travailleur d'usine d'un outil indispensable en démocratie, la capacité de s'exprimer et de s'informer? Raisonnement d'autant plus absurde que les quidams n'ont jamais autant écrit: Twitter, Facebook, courriel. Cela vole bas sur les réseaux sociaux parce que les injures jaillissent plus facilement que les arguments.
Sans maîtrise de la langue pour exprimer les nuances de sa pensée, on en recourt aux casseroles, au tintamarre confus et aux jurons quand on n'en peut plus de se taire!