Séduire ou éduquer?

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"Le prof enseigne donc aux jeunes qu'on se fout de la police, et que tout choix collectif, même à main levée, supplante les choix individuels: la mentalité qui a plongé le Québec dans une crise ce printemps", avance Myriam Ségal au sujet de la vidéo de Magnotta présentée par un enseignant à ses élèves.

La Presse Canadienne

 

Myriam Ségal
Le Quotidien

Un prof qui montre en classe l'odieuse vidéo qui aurait été tournée par Magnotta pendant qu'il tue et dépèce sa victime, et un spectacle d'hypnose qui tourne mal à Sherbrooke: deux symptômes que l'école est malade de séduction. N'incriminons pas trop vite la fatigue de fin d'année. Ces manques de jugement tiennent plus au goût malsain de plaire, qu'à la démission du rôle d'éducation.

Le chroniqueur Patrick Lagacé a sorti l'histoire. Le prof d'histoire et d'éducation à la citoyenneté qui présente la vidéo attribuée à Magnotta consulte ses élèves: «Qu'avez-vous envie de faire aujourd'hui?» On peut croire qu'il veut prendre ses élèves où ils se trouvent et les amener dans un apprentissage, en vrai éducateur («ducere», en latin, signifie guider). Un matamore lance «voir la vidéo de Magnotta»; les autres ne protestent pas, de peur de se faire traiter de «chicken». L'esprit de meute domine tout à 16 ans. Le prof doit le savoir.

Renoncement

Il renonce alors à son rôle. Il a la vidéo dans son ordi: pourtant la police a mis en garde le public et tente vainement de retirer du Web l'insaisissable document. Le prof enseigne donc aux jeunes qu'on se fout de la police, et que tout choix collectif, même à main levée, supplante les choix individuels: la mentalité qui a plongé le Québec dans une crise ce printemps.

Il la présente en classe, parfois en accéléré. Manque de jugement; traumatisme rameutant une armada de psys; parents furieux; prof congédié.

En «éducation à la citoyenneté» en secondaire 4, si toute la matière a vraiment été vue (est-ce possible?), ne pouvait-il pas leur apprendre à faire un budget, une épicerie de base, à comprendre un talon de paie, à se méfier des compagnies de cartes de crédit qui les sollicitent déjà, à analyser leurs comptes de cellulaire?

Il y a quelques mois, Patrick Lagacé avait aussi raconté l'histoire d'un prof de théâtre qui glane sur le Web le matin de son cours un extrait de pièce plein de fautes où l'on pète à qui mieux mieux. Il régurgite ça à ses jeunes au grand dam de parents. Au lieu de les amener dans Ionesco, Michel Tremblay, Michel Marc Bouchard ou même Broue, il tente paresseusement de leur plaire. Le mot «péter» ça fait rigoler!

Hypnose

À Sherbrooke, l'école invite un hypnotiseur de 20 ans. Mais il peine à ramener à elles ses victimes, dont l'une reste complètement subjuguée durant cinq heures. Le mentor de l'apprenti sorcier, appelé à la rescousse, finit par la sortir de sa transe. Le Messmer en puissance avait suivi 14 heures de formation en hypnose. «On» ne savait pas, «on» n'a pas vérifié, «on» s'expliquera plus tard, et gageons qu'on ne saura pas qui est «on», à qui incombe la responsabilité. Mais «on» voulait une activité-récompense, faire plaisir aux jeunes.

Les spectacles d'hypnose m'ont toujours inquiétée et révulsée. J'irais plutôt voir du ballet au ralenti sur une musique de gong tibétain! Le plaisir de voir l'autre perdre le contrôle de sa personne, s'avilir, se ridiculiser publiquement m'échappe. Pas plus que je ne trouve drôle un ivrogne aviné, un drogué disjoncté. Chez les adolescents, la quête de sensations fortes, de pertes de contrôle qui justifient les conneries est assez forte sans que les adultes en rajoutent.

Je croisais sur la rue l'autre jour des troupeaux de jeunes, en plein avant-midi d'école, lâchés dans la nature sous prétexte de fête foraine. Ça compte comme un jour de classe dans notre maigrichon calendrier scolaire. Avec ces activités, on ne cherche plus à éduquer, encore moins à instruire (quel vilain mot).

Une autre promeneuse leur lance: «Vous n'avez pas d'école, vous autres?» Haussement d'épaules impoli. Cela perpétue l'impression qu'en juin, l'école est finie. Hommage aux centaines de vrais éducateurs qui tentent pendant ce temps, de passionner les jeunes en classe, pas seulement les occuper. Mais on ne voit de l'iceberg que ce qui dépasse et mine leurs efforts.

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