Dans une région où le militantisme syndical est aussi solidement ancré dans les moeurs, on aurait pu réalistement s'attendre à ce qu'une forte majorité de citoyens du Saguenay-Lac-Saint-Jean appuie ouvertement les travailleurs lock-outés. Or, ce n'est pas le cas.
Message
Au contraire, la population régionale est divisée, déchirée, sur la question. La preuve qu'elle a bien compris que le conflit de travail à l'usine d'Alma ne représente pas un conflit «ordinaire», si cela existe, mais bien un point tournant de l'histoire.
Pas moins de 65% des répondants au sondage estiment en effet que la situation actuelle compromet la réalisation des projets d'agrandissements de l'aluminerie jeannoise. Une majorité de citoyens de la région croit également que le conflit sera long, qu'il aura des impacts négatifs importants pour l'image du Saguenay-Lac-Saint-Jean auprès des grands investisseurs et qu'il affaiblit l'économie régionale en pénalisant financièrement des sous-traitants et des PME d'ici.
Il ressort du coup de sonde qu'Étienne Jacques, grand patron régional de RTA dispose d'un plus grand capital de sympathie que son vis-à-vis syndical Marc Maltais, même si ce dernier obtient un appui solide dans les circonstances, et que le recours au lock-out par la compagnie était justifié. Surtout, 60% des Saguenéens et des Jeannois estiment qu'en fin de compte, ce seront les positions et les demandes de Rio Tinto Alcan qui triompheront.
Le message qui se dégage donc de ces résultats est clair et riche en enseignement pour les deux parties impliquées dans le bras de fer almatois. Spontanément, les citoyens de la région éprouvent de la sympathie pour la cause des travailleurs syndiqués, c'est vrai. Mais, cette sympathie ne pèse pas suffisamment lourd pour contrebalancer, pour occulter les inquiétudes économiques, sociales et politiques, très légitimes par ailleurs, que le conflit de travail a déclenchées au sein de la population.
La raison pèse donc aussi fort que le coeur, sinon plus. Élément plutôt rare dans le cas de grève ou de lock-out, les conséquences appréhendées à long terme du conflit de travail dépassent les notions d'appui habituelles à l'une ou l'autre des parties. C'est intéressant. Et très révélateur du climat socioéconomique qui prévaut dans la région en ce début d'année.
Le fait qu'une majorité de citoyens estime que l'image industrielle du Saguenay-Lac-Saint-Jean sera affectée par le conflit et que le projet d'agrandissement de l'aluminerie d'Alma est dorénavant compromis témoigne de cette inquiétude. Les regards portent déjà sur l'après-conflit et sur ses effets. Une preuve de lucidité collective. Une preuve que ce conflit de travail est plus, justement, qu'un «simple» conflit de travail, mais un véritable enjeu régional...
Inquiétude
Évidemment, un sondage n'a pas le pouvoir d'obliger les deux parties à retourner s'asseoir à la table des négociations et à reprendre les discussions. Nul doute, cependant, que les résultats du coup de sonde peuvent servir à alimenter les réflexions des deux adversaires.
Après des années marquées par la chute des marchés, par la crise forestière et de multiples fermetures d'usines et de commerces, les Saguenéens et les Jeannois souhaitent visiblement des retombées économiques concrètes, des chantiers, des investissements et des emplois. Ils souhaitent la fin du marasme ambiant et non des débats portant sur des concepts, aussi bons soient ceux-ci. Ils veulent voir des grues à l'oeuvre, de l'action, des signes de développement tangibles.
Le déchirement, la division de la population régionale envers le conflit à l'aluminerie d'Alma sont les symptômes de l'inquiétude générale devant une situation que personne ne souhaitait, et qui va, malheureusement, laisser des cicatrices pour longtemps au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Cette division est le symptôme du malaise des gens de la région devant un avenir économique qui apparaît de plus en plus incertain, et ce, à plusieurs points de vue.