La fin de Fatima

L'église Fatima sera sans doute rasée bientôt, son profil caractéristique gommé... (Photo Jeannot Lévesque)

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Photo Jeannot Lévesque

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Myriam Ségal
Le Quotidien

L'église Fatima sera sans doute rasée bientôt, son profil caractéristique gommé du paysage de Jonquière. Abandonnée par la paroisse, elle aura connu une longue agonie, comme bien des édifices religieux du Québec. Nul n'en veut, mais beaucoup voudraient qu'«on» les préserve, ces édifices. «On», mais qui?

L'Église préfère investir dans la pastorale plutôt que dans le sablage des statues. Un bâtiment modeste convient, même s'il est banal, voire laid comme l'Église Notre-Dame-de-la-Paix, qui ressemble à un entrepôt industriel, située sur le boulevard Harvey. La décision se prend par la fabrique, avec la bénédiction de l'évêché.

Pas de débat social; on ne consulte ni les autorités municipales, ni le ministère de la Culture, ni les citoyens. À peine les paroissiens actifs. On désacralise, et on vend.

Les vandales!

La ville se contente de classer patrimonial le bâtiment. Son acheteur doit la consulter avant de le modifier. Les acquéreurs ne se précipitent pas. Le chauffage est prohibitif, l'électricité et la plomberie désuètes, l'architecture complexe. Par exemple, le stuc extérieur du cône de Fatima, exposé aux intempéries, s'imbibe et se désagrège. L'ancien temple est isolé à l'amiante: 225 000$ pour l'enlever.

D'autres églises abandonnées ailleurs nécessitent une nouvelle toiture, de la maçonnerie, des fenêtres démesurées. Le scénario de Fatima se reproduit dans bien des villes du Québec. Par exemple, à Québec, un joyau d'architecture religieuse tarabiscotée du début du siècle se détériore depuis des années sur un terrain convoité de la Grande-Allée.

On livre ainsi ces bâtisses aux vandales, aux voleurs de cuivre qui dévalisent la tuyauterie et les fils, aux squatteurs et autres incendiaires. Il se trouve parfois un hurluberlu qui achète, puis désespère et renonce. À Jonquière, un obscur groupe amérindien séduit par le «tipi de béton» a promis mer et monde avant de disparaître sans payer. Durant le vacuum légal, la dégradation a fait son oeuvre.

Enfin, un constructeur alléché par l'emplacement a acheté et commencé à construire des condos neufs sur le vaste terrain. Au départ, il récupérait la base de l'église pour des lofts ou une salle communautaire. Mais les immenses fenêtres qui se descellent, l'amiante, le stuc, le vandalisme, le découragent. Il presse la ville de lui permettre de raser l'église.

Mais elle lui reproche un mauvais entretien délibéré des lieux et la coupe d'arbres protégés.

Pas le choix

Malgré ça, elle n'a pas vraiment le choix. Si elle refuse, l'immeuble continuera à se désagréger, et elle sera pointée en cas d'accident. Elle pourra s'adresser aux tribunaux pour forcer l'entretien, mais risque fort d'hériter du bâtiment insalubre et de devoir démolir elle-même! Si elle accepte la destruction par l'entrepreneur, elle touchera bientôt 150 000$ de taxes par an pour de pimpants condos, au lieu d'une poignée de dollars pour le vieil ouvrage esquinté. Elle tentera de compenser par une salle communautaire, négociera avec le proprio.

Trop peu, trop tard. Il aurait fallu agir au début; dès qu'il a été question de fermer des églises. Actuellement, on les classe patrimoniales, mais on ne se donne aucun moyen de les maintenir en bon état.

Cela devrait-il incomber aux villes ou à une stratégie provinciale? Ça presse d'y réfléchir ensemble: ville, députés, musée, gouvernement, évêché, citoyens et de sélectionner ce que l'on veut vraiment préserver.

Devrait-on subventionner les paroisses pour qu'elles gardent les églises les plus patrimoniales? Beaucoup nourrissent une rancoeur anticléricale et trouveraient injuste de financer avec leurs taxes la préservation de lieux de culte, alors que les autorités religieuses ont accumulé des biens à l'époque de l'opulence.

On sera nombreux, le coeur serré, résignés, à regarder bientôt tomber ce cône typique du Jonquière de mon enfance. Et il faudra se résigner souvent dans les prochaines années si on ne prend pas les devants.

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