Madonna au ras des pâquerettes

Madonna sur les plaines d'Abraham.... ((Photo Presse canadienne))

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Madonna sur les plaines d'Abraham.

(Photo Presse canadienne)

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Daniel Côté
Le Quotidien

Conversation entre deux hommes dans la vingtaine, alors qu'ils faisaient la file pour entrer sur le site du spectacle de Madonna, samedi, à Québec.

-»C'est quoi ton plus gros show?»

-»Marie-Mai.»

-»Tu vas sauter!»

Il faisait soleil, aux alentours de 18h, quand le personnel chargé de fouiller les spectateurs s'est mis en place à côté de la Maison de la Découverte des plaines d'Abraham. J'y étais à l'invitation de QuébéComm, dont c'était le premier événement majeur. À la barrière, une jeune femme m'a conduit dans la section B, juste en face de la section Or qui bordait la scène. L'équivalent d'un siège au fond du parterre, au Théâtre du Palais municipal de La Baie.

C'est debout, entouré de personnes qui, dans certains cas, avaient fait la queue dès 10h, que j'ai vécu l'événement Madonna. Voici donc un compte-rendu centré autant sur les réactions de mes voisins que sur le spectacle. Quand on passe six heures entouré du même monde, on a le temps de voir se déployer les mille et une facettes de la nature humaine. Ce qui est parfois divertissant.

À mon arrivée dans la section B, le paysage humain était pas mal défini. Certains étaient assis, d'autres regardaient entrer les gens par rangées de cinq ou six, une masse impressionnante et bon enfant balisée par des clôtures de broche et dont le flot ne diminuera pas avant 21h30.

Pour tuer le temps, un comique photographie ses amies, des dames d'un certain âge aux cheveux d'une blondeur louche. Toutes portent des chandails noirs sertis de brillants, ceux de la tournée MDNA. À l'évidence, elles ont acheté une taille en dessous. «Trois Madonnas», lance l'homme, qui a l'élégance d'ignorer le décalage entre la fiction et la réalité.

Derrière moi se trouvent quatre ou cinq femmes qui n'en sont pas à leur premier spectacle de Madonna. Ce sont des enseignantes qui ont fait deux heures de route pour la voir à Québec. Plus le temps passe, cependant, et plus elles ronchonnent, surtout la plus petite. Malchanceuse, elle est entourée de gens qui l'empêchent de voir la scène.

«La prochaine fois, je vais aller sur la butte, dit-elle, alors que la noirceur descend sur les Plaines. On est plus relax et on peut rester dans sa bulle. Je n'ai plus l'âge de me tenir dans les premières rangées.» En même temps, c'est cette femme qui, toute la soirée, refusera d'aller aux toilettes pour ne pas perdre sa place. Difficile à comprendre.

Les gens sont patients, malgré tout. Seule l'arrivée d'un homme accompagné de deux femmes, désireux de rejoindre une amie mieux placée, a provoqué des grognements. Les enseignantes ont protesté mollement, puis le type a fait mine de reculer avant de passer comme si de rien n'était. Réaction typiquement québécoise: les «victimes» ont attendu que le trio soit hors de portée de voix pour verbaliser leur frustration.

Il était 20h30 quand la scène s'est enfin animée. Le premier invité, le DJ Paul Oakenfold, a fait danser les gens avec ses versions remixées de succès plus ou moins rétro. Signe que le public était mature, ce sont des classiques comme Satisfaction, Sweet Dreams et Song 2 qui ont provoqué les réactions les plus fortes.

Le DJ, un homme mûr aux traits quand même juvéniles, dansait derrière sa console. Pendant une heure, il a fait son possible pour animer la foule, mais de mon point de vue, le fait saillant fut sa version de Running Up That Hill, l'immortelle de Kate Bush. Pas pour les bonnes raisons, toutefois.

«C'est du Depeche Mode», a annoncé l'un de mes voisins, avec la même assurance qu'un Edgar Fruitier parlant des Suites pour violoncelle de Bach. Aujourd'hui, votera-t-il pour François Legault en pensant appuyer Québec solidaire?

On avait affirmé que Madonna apparaîtrait à 21h, ce que personne n'a pris pour argent comptant. N'empêche que les minutes précédant son arrivée, à 22h20, ont donné lieu à un mouvement d'impatience. «Moi, je lui donne cinq minutes», a décrété l'une des enseignantes, ce qui a eu le mérite d'alléger l'atmosphère.

Bien sûr, ce mauvais sang s'est évaporé dès l'ouverture du spectacle. Des cloches se sont fait entendre, puis des hommes aux voix profondes, entonnant ce qui aurait pu passer pour un chant religieux. Pendant qu'un encensoir géant se balançait au-dessus de la scène, un immense tableau s'est ouvert, laissant voir la silhouette de la chanteuse.

Elle a interprété Girl Gone Wild pendant que des hommes, torse nu, reposaient à ses pieds. On l'a aussi vue se lancer dans leurs bras, sourire, se rouler par terre comme dans un spectacle de danse moderne. Autour de moi, les gens étaient heureux. Certains criaient et tous affichaient un large sourire.

Des femmes ont moins aimé la violence du tableau suivant, qui se déroulait dans un motel «cheap». Sur l'air de Gang Bang, Madonna a alors renversé les rôles, tuant une nuée d'agresseurs comme dans un mauvais film américain. Le sang giclait sur l'écran géant, ce qui était à la fois beau et troublant.

En revanche, tous ont été soufflés par la séquence des tambours et clairons, l'une des plus lumineuses. Madonna en majorette, chantant Express Yourself et Give Me All Your Luvin'. Des joueurs de tambours défilant entre ciel et terre. Les «pom pom girls» entourant la chanteuse. Dans mon coin, les gens ne dansaient pas, mais c'est parce qu'ils étaient captivés.

Il y a eu d'autres moments forts, comme la fois où Madonna a agité un drapeau du Québec en affirmant que les fleurs de lys sont spéciales, puisqu'il s'agit des fleurs de Jeanne d'Arc. Elle a ensuite proposé Masterpiece, «une chanson dédiée à ma mère qui vient de cette partie du monde».

Le public a aussi apprécié sa version de Like A Virgin, très lente, supportée uniquement par le pianiste montréalais Ric'key Pageot. Pour une fois, on était loin des tableaux clinquants, alors que la chanteuse s'exprimait d'une voix graveleuse, presque cassée. Une femme dont la vulnérabilité s'est affichée avec éloquence lorsqu'elle s'est traînée au bord de la scène, étendue sur le ventre, la tête dans le vide. Un choix artistique audacieux.

À la radio d'État, on a révélé que des gens avaient quitté les lieux pendant la soirée, déçus de ne pas entendre plus de succès des années 1980 et 1990. Étrange parce que dans ma section, personne n'a bougé, hormis pour danser et applaudir.

Preuve que les absents ont tort, ils ont raté une interprétation fabuleuse de Like A Prayer, un brin gospel grâce à une trentaine de choristes vêtus de tuniques frappées d'une immense croix. La religion, encore, avec pour grande prêtresse une femme qui, pour rester dans cette thématique, a fermé les livres avec Celebration.

Il était minuit et dix quand Madonna a agité une nouvelle fois le drapeau fleurdelisé. Autour de moi, plus personne ne parlait de ses genoux, des toilettes difficiles d'accès, ni de l'arrivée tardive de la chanteuse. Les gens étaient d'humeur joyeuse, malgré la fatigue. Après tout, la soirée ne faisait que commencer.

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