Du silence !

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«En Europe, ils doivent plafonner à 100 décibels... (Photothèque La Presse)

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«En Europe, ils doivent plafonner à 100 décibels le volume des MP3. Un spectacle rock vous inonde de 120 db durant deux heures. On ne devrait pas supporter pareil volume durant plus de deux minutes, selon les experts.À force d'être trop sollicitée, l'oreille interne subit des dommages aussi irréversibles qu'indolores.»

Photothèque La Presse

 

Myriam Ségal
Le Quotidien

La semaine passée, je jouais au badminton à l'UQAC. Un camp de jour occupait la moitié du gym : une nuée d'enfants entre 6 et 12 ans. Une musique abrutissante emplissait tout le pavillon sportif, agaçant les joueurs de badminton, interloqués. Comment peut-on pratiquer un sport, l'apprendre, entendre les consignes, se concentrer sur le mouvement dans un tel vacarme, qui fait passer les discothèques pour des monastères carmélites ?

Les enfants courraient, criaient, dans des jeux échevelés et désordonnés. Les moniteurs s'agitaient, tentaient de tranquilliser les plus énervés. Mais le boum-boum de la musique torpillait leurs efforts. Mon voisin de terrain me lance : « Ils vont les rendre sourds, les enfants ! » Sourds et fous. Ce tintamarre nourrit l'impulsivité, stimule toute hyperactivité et trouble de l'attention !

Ce besoin de s'étourdir dans le bruit me sidère. Comme si le plaisir, c'est de ne pas s'entendre penser ni parler. Dans bien des soirées, des jeunes « se textent », côte à côte, pendant qu'un discjockey enchaîne les « hits », en beuglant sur les « intros ». J'ai l'impression que le volume augmente de génération en génération. Je ne suis peut-être qu'une vieille acariâtre, mais les spécialistes s'inquiètent aussi.

MP3

Accusés, en 2007, devant un tribunal américain, d'handicaper leurs clients, les fabricants de MP3 ont ajouté une option sur leurs appareils pour permettre à l'usager de fixer un volume maximal. En Europe, ils doivent plafonner à 100 décibels le volume des MP3. Un spectacle rock vous inonde de 120 db durant deux heures. On ne devrait pas supporter pareil volume durant plus de deux minutes, selon les experts.

À force d'être trop sollicitée, l'oreille interne subit des dommages aussi irréversibles qu'indolores. Elle perd son élasticité comme un ressort toujours étiré au maximum.

Je vois beaucoup de joggers, cyclistes, marcheurs, les oreilles connectées sur un iPod dont j'entends la cadence en les croisant, parfois assez clairement pour identifier le morceau. Non seulement cela couvre le son des bagnoles et du danger, mais ces amateurs ratent aussi le bruissement des feuilles, l'animal qui se tapit dans le buisson, les corneilles perchées qui conversent. Surtout, ils ratent le bonheur de s'entendre penser, réfléchir.

J'ai vite abandonné mon iPod lors de mes marches de santé. Avec l'adrénaline et l'endorphine dégagées par le corps et le cerveau bien oxygénés, j'ai réalisé que ces longues balades sans musique devenaient un superbe lieu de création et de décision. Je répète mes cours, invente des chroniques, construis mes entrevues, déniche des tournures de phrases, trouve le bon ton pour aborder un sujet délicat avec un enfant. Ma demi-heure pédestre à l'aurore nourrit ma journée, lui donne son impulsion, me rend productive et heureuse. Grâce au silence.

Dans le trafic

Cet été, l'État a acheté quelques sonomètres pour que les policiers traquent les motos bruyantes. Il n'y a là aucune question de criminalité ni de sécurité puisque l'exposition à ce bruit reste fugace. On tente, par un gadget, de régler un problème de simple civisme. Je préférerais voir les flics patrouiller les routes secondaires à la fermeture des bars, plutôt que mesurer l'intensité du « pout-pout » d'une Harley !

Mais, d'un autre côté, ils m'ulcèrent, ces nombrilistes qui ont besoin que leur moteur assourdisse le voisinage pour se sentir vivants et virils !

La quête systématique du bruit ne constitue-t-elle pas une fuite, une tentative d'échapper à soi-même, un signe qu'on est mal dans sa peau, dans sa vie ? Mais aussi une façon de s'imposer, de briser l'indifférence, d'être quelqu'un ? N'est-ce pas révélateur d'une dérive sociale ? On pavoise avec nos droits, on porte de moins en moins attention aux autres. Et pour manifester qu'on existe, on le hurle, par bruit interposé.

Un flic équipé d'un gadget clinquant ne cassera pas ce cercle vicieux, n'apaisera pas ce malaise.

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