Si Napoléon avait attendu

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«Que serait-il survenu si l'empereur avait eu la lucidité de reconnaître que l'hiver représentait son véritable ennemi? Giscard d'Estaing a donc imaginé le scénario que lui dictait son coeur.»

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Bertrand Tremblay
Le Quotidien

S'il était possible de récrire l'histoire, la face du monde serait évidemment bien différente. Seuls les écrivains peuvent se permettre cette fantaisie, mais ils ne modifient pas la réalité.

Valéry Giscard d'Estaing s'est livré à cet exercice dans un roman captivant portant le titre évocateur de La victoire de la Grande Armée. Je l'ai dévoré dès que je l'ai aperçu sur un présentoir de la Bibliothèque de Chicoutimi. Ayant beaucoup lu sur le célèbre empereur, j'étais curieux d'en connaître davantage sur cette grande victoire. Napoléon a remporté 60 batailles, dont la plus célèbre, celle d'Austerlitz, et il en a perdu trois... Il fut surtout vaincu par l'hiver russe. À Waterloo, il n'opposa que des lambeaux de sa renommée.

Repenser l'histoire

La grande victoire que décrit l'ancien président de la France sort de son imagination. « J'ai écrit ce récit pour moi, dédicace-t-il, mais j'aimerais que vous preniez plaisir à le lire ». Son roman est une rêverie, ou plutôt, une correction qu'il voudrait apporter à l'histoire. Il ne comprend toujours pas, comme la majorité des Français sans doute, pourquoi ce génie militaire s'est laissé surprendre par le froid en s'attardant un mois de trop à Moscou que des kamikazes avaient réduit en cendres sur l'ordre du tsar pour affamer les vainqueurs.

Quand il prit le chemin du retour, le 19 octobre, il avait déjà inconsciemment condamné sa Grande Armée à un rendez-vous fatidique, trois semaines plus tard, à Smolensk, 400 kilomètres plus loin, une distance comparable à celle entre Saguenay et Montréal, avec l'hiver et la rage d'une armée russe diminuée, mais mieux adaptée aux conditions du climat. On le sait, ce fut un carnage. Toutes les coalitions européennes formées avec le soutien financier de l'Angleterre pour vaincre Napoléon avaient lamentablement échoué jusqu'à cette folle chevauchée dans l'immensité soviétique. La nature a finalement imposé sa loi à l'orgueilleux conquérant. Waterloo devenait dorénavant inévitable.

Que serait-il survenu si l'empereur avait eu la lucidité de reconnaître que l'hiver représentait son véritable ennemi? Giscard d'Estaing a donc imaginé le scénario que lui dictait son coeur. Dès le lendemain, soit le 18 septembre, raconte-t-il, Napoléon ordonne à ses généraux de préparer le retour. Mais afin de pouvoir mieux préparer l'affrontement final avec l'armée russe sur un terrain qu'il aura choisi, il confie à un jeune colonel, François Beille, qu'il fera général, la mission de former une unité légère qui effectuera des manoeuvres de diversion pour retarder la marche des Russes.

Perception

Ce Beille est d'ailleurs le personnage principal du roman. L'auteur l'utilisera pour exprimer sa pensée sur Napoléon, le chef militaire : « Il dispose d'une lucidité, d'un coup d'oeil, d'un sens de la manoeuvre et de l'utilisation du terrain, qui ne se comparent à ceux de personne. Il est adoré de ses soldats, qu'il sait récompenser. (...) Dans l'état d'extrême confusion où se trouvait la France après la révolution, il a su installer en une dizaine d'années un ordre nouveau, bien adapté à la mentalité des Français ». (page l20)

Il a établi un ordre autoritaire, « mais pas tyrannique. Il s'est entouré d'institutions, le Corps législatif, le Sénat conservateur, la Cour de cassation, et le Conseil d'État, dont il sollicite les avis. »

Valéry Giscard d'Estaing croit donc fermement que si Napoléon n'avait pas donné à l'hiver le temps de briser sa Grande Armée, la déroute catastrophique se serait transformée en retour triomphal.

La guerre nous a divisés davantage, aurait conclu le grand homme. Invitons les princes à un congrès « où ils se retrouveront tous de manière régulière, et où le nombre de ceux qui souhaitent des solutions pacifiques incitera à la prudence les amateurs d'aventure ». Il a fallu attendre deux siècles et une multitude d'autres conflits armés dont deux guerres mondiales pour que le Congrès de la paix en Europe imaginé par l'ancien président de la France dans son ouvrage prenne la forme d'une Union européenne, un ensemble de 27 pays encore très indisciplinés, d'un leadership fragile, mais qui règle ses différents par la discussion, la diplomatie plutôt qu'avec les armes.

Si l'EU devenait les États-Unis d'Europe, elle dominerait le monde... avant d'être supplantée par la Chine et l'Inde.

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