Combattons les forces de l'inertie régionale

La fermeture prochaine de l'Usine Novelis de Jonquière... (Le Quotidien, Archives)

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La fermeture prochaine de l'Usine Novelis de Jonquière représente l'un des multiples coups durs économiques survenus récemment dans la région. Selon notre chroniqueure, le Saguenay-Lac-Saint-Jean doit vaincre les forces d'inertie qui l'emprisonnent pour espérer identifier de nouvelles pistes de développement.

Le Quotidien, Archives

 

Isabel Brochu
Le Quotidien

Il y a de la perturbation économique. Je ne parle pas casseroles mais de la situation au Saguenay Lac-Saint-Jean. Fermetures d'usines, lock-out, délocalisation, achat de terres agricoles par une banque, indifférence pour l'industrie forestière, etc. Cette importante perturbation économique n'engendre aucune perturbation sociale. Ne biaisez pas le débat en brandissant la honteuse désobéissance civile, ce n'est pas le propos. Je parlede l'inertie collective régionale. Convaincue qu'un minimum de perturbation est essentiel pour créer du changement, je me questionne: d'où viendra-t-elle? Viendra-t-elle seulement?

Question délicate

Il est délicat d'aborder la question de l'inertie régionale. On peut blesser des gens qui prennent la question personnellement en confondant inertie et paresse. La plupart des organisationset des individus travaillent fort. Ils ont des idées,des projets, des plans. Allezparler d'inertie à quelqu'un qui pédale le vent en pleine face depuis des années ? Il admettra difficilement qu'il a roulé si longtemps pour arriver face à un mur. L'inertie n'est pas l'oisiveté mais la résistance aux changements, le manque devolonté pour brasser la cabane, l'incapacité à mobiliser les forces autour d'enjeux qui condamnent au changement. J'insiste : « condamnent » au changement. Chacun peut travailler avec ardeur tout en générant collectivement de l'inertie. La somme du travail individuel ne donne pas automatiquement une réussite collective.

Alors, de qui viendra le changement? Troublée par cette question, et tournant autour de ce pot si fragile, j'aborde un professeur compatissant. La perturbation ne vient pas des dirigeants, non? La réponse n'est pas simple. Il semble toutefois que les grands changements et cassures font suite à des pressions venant de la base (syndicat, population, groupe de pression). Disons que les dirigeants ne changent pas l'ordre établi sans y être un peu forcés. Les discours et pratiques des gouvernants régionaux n'indiquent pas une volonté de modifier significativement les façons de faire. Il y a bien des pleurs et grincements de dents lors d'une mauvaise nouvelle, mais cela ne mène pas loin. Prenons le cas de Novelis. Après les déclarations d'usage, on forme deux comités. Pas un, deux. Deux députés ne sont pas invités au comité de relance pour des raisons « politiques ». Voilà un argument lamentable, dépassé et enfantin quand la complexité des enjeux exige une solidarité sans faille, un regroupement des forces.

Incapacité collective ? Et que dire de l'acharnement à arracher un engagement aux dirigeants de Novelis qui répètent inlassablement que c'est fini?

Le député Sylvain Gaudreault a proposé de faire une liste des entreprises stratégiques de la région et d'obliger le gouvernement du Québec à assurer leur survie. Voilà une approche différente. Qui a repris officiellement cette idée pour la discuter, l'enrichir? Autre exemple. Plusieurs mauvaises nouvelles ébranlent la stratégie de la Vallée de l'aluminium. Sans l'abandonner, n'est-il pas obligatoire de la questionner, sans complaisance? Peut-on poursuivre la même voie dans un environnement en pleine turbulence?

La perturbation ne viendra pas de la population. Le Saguenay Lac-Saint-Jean est une région vieillissante qui subira longtemps les conséquences de l'exode massif des jeunes. Il y a une carence majeure dans le potentiel créatif. Ceux qui doutent de la volonté, capacité et créativité des jeunes à revendiquer un changement ne suivent pas l'actualité ou font preuve de mauvaise foi. Ceux qui poussent le changement font face à une élite régionale vieillissante qui se renouvelle peu. Ils affrontent des structures de gouvernance souvent inadaptées à la turbulence actuelle.

Autre exemple. La réaction populaire concernant le lock-out chez Rio Tinto à Alma. On sent bien un appui à la multinationale nourri de cette peur légitime de perte d'emplois. On se lance dans des attaques aux syndicats, aux grosses « jobs », aux salaires élevés. Pourtant ! Lors de son passage au Cercle de presse en avril dernier, le professeur Gérard Bouchard a bien montré comment ce conflit s'inscrit dans les bouleversements mondiaux et le déséquilibre des forces en présence dans le monde du travail. Les citoyens doivent aussi se questionner et se mobiliser face aux nouveaux enjeux. Dans ce cas-ci, la peur de critiquer une multinationale est ancrée et se décuple dans un discours officiel porteur d'angoisse économique. Au-delà de la position de chacun, pourquoi ne pas soulever à tout le moins une réflexion collective, un débat sur le pouvoir réel et les solutions régionales? Non, la perturbation ne viendra pas de la population.

Devant la force et la vitesse de la turbulence, la région ne fait que réagir à répétition. Ce n'est pas lâche d'admettre que les enjeux sont complexes, c'est un signe d'intelligence. Ce n'est pas perdre la face d'affirmer que des stratégies de développementsont inadéquates, c'est agir en leader responsable. La perturbation initiatrice de changement ne viendra pas du cosmos. Il faut donc s'inquiéter de l'avenir du SaguenayLac-Saint-Jean. Les forces de l'inertie absorberont les quelques initiatives innovatrices qui pointent ici et là. Elles n'arriveront pas à changer la tendance.

On peut con for tablement régler cette discussion en classant mon propos dans le sac poubelle des discours désagréables et me ranger dans le placard des pessimistes incurables. C'est un leurre. Cette chronique est un coup de gueule et moi une infinitésimale particule du monde régional. La perte de pouvoir sur les leviers régionaux, elle, est une lame de fond

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