La banque se défend de gonfler artificiellement la valeur des terres, et angélise ces étranges emplettes. Ces fermes iront à la caisse de retraite de ses employés, gérée par un organisme indépendant.
Mais toute caisse de retraite mise sur des revenus, sur une hausse de la valeur de son placement, qui ne se réalise qu'en revendant, ou en mettant ces terres au service de quelqu'un prêt à payer gros. Inquiétant! À court et à long terme.
Un ami agriculteur convoitait une terre voisine. Le prix monte à cause de la surenchère d'investisseurs mystérieux qui collectionnent les terres agricoles comme des cartes de hockey. À court terme, cela mine la relève agricole qui a peu de moyens. Un fermier âgé vendra-t-il à son fils à rabais, ou à une compagnie qui embauchera son fils? Il encaissera ainsi un «max» pour son bien, et le fils sera locataire chez lui!
Double jeu
Les agriculteurs négocient des prêts, des marges de crédit avec des institutions financières. Ces dernières se trouvent éventuellement en conflit d'intérêts, plus dures en affaires avec les fermiers dont elles reluquent les terres, et qu'elles peuvent forcer à vendre. Quand ton banquier veut ton bien, il risque de l'avoir!
Autre inquiétude: on subventionne généreusement l'agriculture dans ce pays au climat parfois ingrat: remboursements de taxes foncières, assurances stabilisation et autres soutiens. Conçues pour aider des petits producteurs à rester en selle les années de disette, ces largesses vont-elles maintenant bénéficier à d'opulents spéculateurs?
Un milliard de Chinois ne se contentent plus de riz, et développent des goûts et besoins nouveaux. Souvent pistonnées par leur propre gouvernement communiste, des compagnies chinoises acquièrent des propriétés partout sur la planète. La loi interdit pour l'instant que des étrangers mettent la main sur des terres agricoles canadiennes.
Mais les institutions canadiennes peuvent très bien en acheter et les mettre au service d'étrangers. La multiplication des doubles citoyennetés favorise aussi le recrutement de prête-noms.
Le monde agricole change. Un peu partout sur le globe, d'immenses conglomérats font main basse sur de vastes terres. Ils contrôlent les productions, les mettent au service du plus offrant, créent des raretés qui enflent les prix. Par exemple, si les pétrolières veulent de l'éthanol, on produit du maïs, plutôt que des céréales ou du lait pour nourrir le peuple à bas prix.
Pression
Les produits de base devenant rares, les gouvernements risquent de subir une forte pression pour abandonner leur contrôle des prix qui protège l'accès à la nourriture de base. Le coût de notre panier d'épicerie pourrait bien augmenter pour enrichir des actionnaires d'institutions financières aux profits déjà faramineux.
Alors que d'autres manoeuvrent discrètement, la Banque Nationale a joué la transparence, et a limité à 12 000 acres au Lac-Saint-Jean ses achats de terres agricoles québécoises. Elle salue la curiosité du ministre de l'Agriculture qui vient de mandater des chercheurs pour établir un portrait de la situation et les conséquences de ces achats massifs par des «non-exploitants». Mais pendant qu'on documente, suppute, soupèse les multiples facettes de la question, les spéculateurs ont la voie libre.
On paie aujourd'hui le prix de n'avoir pas protégé la propriété canadienne de nos fleurons industriels, comme Novelis, avalés par des multinationales, qui les délocalisent ensuite vers des pays qui leur font des ponts d'or. Bien sûr, les terres ne se déménagent pas.
Mais nous risquons de devenir locataires chez nous, avec une agriculture dévouée à des intérêts étrangers.