Il y a un an, l'escouade Marteau a frappé à Boisbriand : des ingénieurs, des gens d'affaires, des élus arrêtés; aussitôt libérés, comme les 14 inculpés de cette semaine. Pas un n'a dormi une nuit en prison. Le procès pour Boisbriand aura lieu au mieux en 2013, deux ans après les arrestations.
Notre justice va son train de sénateur. Quand on ne détient pas les accusés, les procédures s'étirent sur des mois ou années, soumis aux agendas d'avocats, de magistrats et de tout ce joli monde pas vraiment pressé tant qu'il bénéficie de la présomption d'innocence et vaque à ses occupations. Un suspect à l'aise peut étirer les délais en changeant d'avocat, en contestant chaque décision du juge, en plaidant des ennuis personnels, ou des failles constitutionnelles.
Lentement!
Puis, le juge délibère, souvent durant des mois. S'il condamne, on prépare longuement les représentations sur sentence, pour le convaincre que le public ne risque plus rien, que la prison est superflue. On portera ses décisions en appel, voire tout son verdict, ce qui suspendra la sentence. Les parties prendront des mois pour préparer leur mémoire d'appel, souvent sur des raffinements légaux.
Bref, les accusés toucheront leur pension de vieillesse depuis belle lurette lors d'une condamnation éventuelle, officielle et finale. Et tout cela, si la preuve est béton, si les policiers n'ont pas trébuché sur une formalité tatillonne. Bien sûr, le contribuable ne récupérera jamais un sou.
Parfois, certains accusés plaident coupable. Saurons-nous jamais s'ils le font par authentique contrition ou parce que certains acteurs puissants les mettent à l'abri de la dèche en échange? En prenant le blâme, ils évitent qu'on étale au grand jour une preuve qui éclabousserait de puissants complices.
Il faut quand même se réjouir de la frappe de l'UPAC. Peu, c'est mieux que rien!
À table!
N'espérons pas de condamnations fulgurantes et exemplaires. Contentons-nous du plaisir fugace de voir des suspects cossus brièvement menottés!
La Commission Charbonneau approche. À l'émission « Enquête «, un ex-employé d'une grosse firme d'ingénieur, Gilles Cloutier, admet qu'il a vendu des élections clés en main, et financé des partis politiques à grand renfort de prête-noms, pour que sa compagnie obtienne des contrats. Un entrepreneur, Lino Zambito, raconte les cadeaux offerts à des politiciens. À Mascouche, un informateur proche du maire a aidé la police à le coincer.
Devant ces micro-fractures du système, devant ces aveux à visage découvert, d'autres témoins pourraient bien se mettre à table, comptant sur l'indulgence à l'endroit du premier qui se confesse. Cela confirmerait officiellement nos soupçons, empêchant quiconque de « se mettre encore la tête dans l'autruche «, comme disait Gérard Deltell!
Il y a une quinzaine d'années, dans la région, un homme d'affaires inculpé niait avoir fraudé sa firme d'ingénieur. Son avocat tentait de prouver que l'argent liquide sorti de la compagnie servait plutôt au « développement des affaires «. Des témoins sous serment parlaient d'enveloppes pour des candidats aux élections, de valises pleines de cash pour distribuer des « formes tangibles de remerciement «. Avec un singulier manque de curiosité, avocats et juge avaient négligé de demander des détails : qui, combien, en échange de quoi? Si ce procès avait eu lieu à Montréal, son retentissement nous aurait peut-être poussés à attaquer la termitière sociale de la corruption 15 ans plus tôt!