Le prix de la mollesse

 

Myriam Ségal
Le Quotidien

Combien de fois ai-je dit non, ou menacé de punir un enfant, et me suis-je trouvé des excuses pour passer l'éponge? Culpabilisés par nos vies trépidantes, nous sommes nombreux à nous comporter en Jello: d'apparence ferme, mais mous! Comme les autorités face à nos étudiants accoutumés à ce qu'un «non» signifie «peut-être», convaincus d'avoir toujours trois chances comme dans un jeu vidéo!

Un juge a ordonné au Cégep d'Alma de dispenser les cours cette semaine, et à l'association étudiante de stopper son piquetage hermétique. Lundi, des militants se sont engouffrés dans la bâtisse et ont entassé tout ce qui leur tombait sous la main pour obstruer les entrées, commettant deux actes criminels: méfait et outrage au tribunal. Au lieu de faire arrêter par la police illico les vandales pris à leur propre piège, le directeur du Cégep a suspendu les cours et leur permis de sortir sans s'identifier: victoire totale pour eux!

Feu vert

Du coup, ils récidivent le lendemain, malgré des mesures de sécurité. Ils tintamarrent dans les corridors pour interrompre les cours. De nouveau, le directeur négocie et pardonne sans sévir. Un appel à la bombe force l'évacuation. Mercredi, enfin, aux prises avec des toilettes bouchées, des bombes puantes et des menaces d'infestation de rongeurs, le directeur se résigne: un jeune arrêté, trois expulsés.

Trop peu, trop tard: les jeunes savent qu'ils affrontent des faibles, des mous, du Jello. Des arrestations auraient calmé les plus excités dès lundi matin. L'escalade nous coûtera cher en sécurité, police et avocats!

L'exemple vient de haut: le gouvernement n'a pas donné de consignes, abandonne les cégeps à leur sort. Il laisse des étudiants isolés s'adresser aux tribunaux pour exiger la formation qu'ils ont payée. L'Université Laval a même combattu juridiquement l'étudiant qui a obtenu une injonction pour avoir son cours d'anthropologie. Pire encore, elle a laissé des manifestants hostiles intimider son client dans ses murs, et un professeur le gourmander sous couvert de pédagogie.

Les pro-boycott répètent qu'en 2005, le débrayage étudiant a duré trois semaines, et qu'on n'a exigé que quatre jours d'école supplémentaires pour compenser. Ils prétendent que la reprise serait si prohibitive que les étudiants ne rateront ni leur été, ni leur session. Les cégeps n'osent pas rugir qu'ils se trompent: ce gouvernement gélatineux a déjà fait d'étranges demi-tours, et lâche déjà du lest en bonifiant les prêts et bourses! Méfions-nous du Jello qui dort!

UQAC

Exception: l'UQAC a chassé des manifestants de ses locaux, et coupé les vivres aux associations étudiantes en fermant leur bar. L'UQAC songe à réclamer elle-même une injonction. Des profs dénoncent le recteur et la police, plaidant le droit de manifester et la démocratie.

Pourtant, la majorité des étudiants a voté contre le boycott! On balaie cette démocratie-là, et on reprend l'exercice par modules à main levée.

La démocratie ce n'est pas seulement une assemblée «crinquée». Ce sont aussi des règles sociales et des mécanismes, dont les tribunaux, qui protègent les libertés individuelles. Par exemple, un syndicat en grève légale dépose des préavis, et ne manifeste pas à l'intérieur de l'entreprise. À RTA-Alma, les travailleurs piquettent dehors sans bloquer l'accès à l'usine. Le droit de manifester n'inclut pas le droit d'emmerder n'importe qui, n'importe où, n'importe quand, n'importe comment.

Pourquoi le gouvernement et les directeurs d'institutions d'enseignement n'ont-ils pas eux-mêmes demandé aux tribunaux de protéger le libre accès au bien public qu'ils administrent? Parce qu'ils sont mous.

À compter de lundi, dans plusieurs cégeps, dont Saint-Félicien, la session ne pourra pas être reprise sans coûts majeurs et ravages économiques. Si on ne reprend pas chaque jour raté, on bradera la précieuse éducation. Nous payons tôt ou tard nos comportements Jello! Mea culpa!

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