Ils s'assoyaient à des places assignées devant leurs pruneaux, leurs médicaments, et mangeaient silencieusement, le nez dans leur assiette. L'une des clientes, toute menue et recroquevillée, prenait toujours deux toasts, mais exigeait qu'on lui débite quand même tout le menu, grimaçait, hésitait, nous faisait répéter. Comme ça, trois fois par jour, elle parlait à quelqu'un.
Dans l'infirmerie, sur deux lits côte à côte, deux vieilles édentées et amnésiques se jalousaient pour un gruau infâme ou pour des massages sur leur dos fripé. En deux ans, je n'ai vu aucun visiteur venir leur murmurer des douceurs. La bouffe était mauvaise, le personnel infantilisant, la visite rare, même le dimanche.
La peur
Alors, avec l'explosion démographique de la vieillesse, les rapports du ministère de la Santé sur les CHSLD me surprennent peu. Un bain par semaine, des rideaux peu intimes qu'on oublie de fermer, une salubrité expéditive, peu de souci pour la dignité, des préposées ventre à terre. Selon un rapport, l'une d'elles nourrit cinq patients en même temps à la cuillère! Comment cette pieuvre peut-elle en plus jaser avec ses clients et éviter que les bactéries passent d'une assiette à l'autre?
Sans compter une bouffe à faire maigrir les plus gourmands. Il y a quelques années, l'hôpital de Jonquière était tout fier d'annoncer une technique de « remise en température par convection «. Autrement dit : on sert du réchauffé, y compris les rôties matinales. Un parent se plaint : elles sont souvent dures comme du bois. Mais il a peur que j'aille voir : si sa vieille mère se faisait babouner? Cette peur gangrène tous les services publics, de l'école aux CHSLD. Elle empêche de dénoncer et d'améliorer les choses. Elle oblige l'État à trouver tout seul ce qui cloche, à grossir ses tentacules.
L'image
Dans le système public, les gestionnaires sont notés sur les performances budgétaires et non humaines. En santé, moins on soigne, mieux vont les finances. Si un problème fait la manchette, il faut investir pour le régler, plomber le budget. Des rapports négatifs répétitifs donneraient l'air fou. Alors, mieux vaut ne pas enquêter trop souvent. Certains foyers de la région n'ont pas été inspectés depuis 2004! Dans un de ces rapports, un de nos CHSLD de 48 places compile 254 chutes de patients en un an! Mais cela date : problème corrigé?
Le souci de l'image ne sévit pas seulement dans la santé. Par exemple, la Commission scolaire de la Jonquière n'a jamais voulu publier un bilan complet sur le test des chiens pisteurs contre la drogue dans ses écoles; la Sûreté du Québec reste discrète sur son essai de surveillance aérienne dans le parc.
La mini-ministre de la Santé s'est fait des échardes au palais toute une semaine avec sa langue de bois et ses formules toutes faites. Elle consent finalement à ce que les inspecteurs n'annoncent plus leurs visites. Pourquoi le faisaient-ils? Et pourquoi tant de réticences à annuler cette consigne absurde?
À cause de l'image, ce dictateur suprême de la politique. Ainsi, on permettait aux CHSLD de se mettre sur leur 31 et on minimisait les observations fâcheuses. D'ailleurs, les foyers pourront encore sauver la face. On publiera des plans de redressement avec les rapports d'inspection : une manière très bureaucratique de désamorcer la critique.
La poussière médiatique retombera, les visites resteront rares dans ce silencieux naufrage. À moins que nous, parents et amis, investissions une ou deux heures par semaine chacun pour humaniser la vieillesse.