Ça n'arrive pas qu'aux autres

«Quelqu'un a décidé ce soir-là que j'en consommerais... (123RF)

Agrandir

«Quelqu'un a décidé ce soir-là que j'en consommerais malgré moi. Quelqu'un a joué avec ma sécurité, ma santé, ma vie.»

123RF

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Carrefour du lecteur
Le Quotidien

CHRONIQUE / C'est un vendredi soir comme tous les autres. Une soirée de filles qui débute vers 21 h dans un resto-bar très populaire de la région. L'endroit est plein à craquer ! Nous nous retrouvons, mon amie et moi, assises au bar. Deux belles places ! Il y a une gang de gars plus âgés d'un côté et deux gars de notre âge de l'autre.

Les premiers sont plutôt « taches », trouvant tous les prétextes pour nous adresser la parole. Les deuxièmes font leur petite affaire, ils sont sympathiques. On salue les serveurs (on vient souvent !), on commande notre pichet comme d'habitude, un shooter ici et un là. Le plan de la soirée est de changer de bar bientôt. Il est minuit et demi. Peu de temps après, je me sens soudainement très saoule. Je suis de bonne humeur, j'ai du fun, mais je ne comprends pas pourquoi ça « fesse » autant tout d'un coup. En réalité, quelqu'un a mis une drogue du viol dans mon verre à mon insu. Mon jugement diminue. Je reçois d'autres shooters, sans savoir qui me les donne. Mon dernier souvenir intact c'est que mon amie a l'air de me trouver intense, mais n'en fait pas de cas. Elle est habituée de boire beaucoup et de voir des gens « scraps ». Elle ne fait pas le lien que ce n'est pas dans mes habitudes à moi. Elle m'amène dans un autre bar.

Il doit être environ une heure du matin. On a dû aller au vestiaire, marcher jusqu'à la voiture, stationnée plus loin, mais je n'en ai aucun souvenir. J'ai un flash. On est dans un stationnement, je suis couchée dans le banc de neige. Je ne me sens pas bien. Mon amie pense que j'ai abusé, on en rit. Nouveau blackout. Flash : je marche avec difficulté vers les toilettes. Nouveau flash... je suis assise par terre, accotée sur le bol de toilette et je vomis partout... On m'apporte des verres d'eau et des verres d'eau. On me dit de boire : je bois. Je fais de gros efforts pour rester réveillée. Je m'endors tellement... Blackout. Je me réveille chez moi. Il est 6 h du matin. Ma mère a dormi sur le divan, inquiète. Mais qu'est-ce qui m'est arrivée ?

Je me sens faible, déshydratée, mais j'ai toute ma tête. Je ne me sens pas lendemain de veille, alors que je me rappelle avoir vomi beaucoup. Je parle avec ma mère. Elle constate que j'ai les idées très claires, curieusement compte tenu de mon état plus tôt. J'ai beaucoup de connaissances sur les drogues du viol en raison de mon travail. Je fais le lien rapidement. Goût de plastique brûlé dans la bouche, impression soudaine d'être très saoule alors que le nombre de mes consommations ne le justifie pas, blackout, nausées, difficultés motrices, difficulté d'élocution, confusion, somnolence, bouffées de chaleur, état de semi-conscience, étourdissements, désorientation... tout porte à croire que j'ai été victime d'une drogue du viol, probablement du GHB (goût de plastique brûlé).

Personnellement, je ne suis pas une consommatrice de drogue. Quelqu'un a décidé ce soir-là que j'en consommerais malgré moi. Quelqu'un a joué avec ma sécurité, ma santé, ma vie. Un geste criminel et très dangereux : plusieurs cas finissent par un arrêt respiratoire ou cardiaque. J'ai effectivement dû aller à l'hôpital, car l'infirmier du 811 m'a fait prendre conscience de mon état : je présente les symptômes d'une intoxication grave. On ne sait pas quelle quantité on m'a fait consommer. J'ai un marteau piqueur en pleins travaux de rénovation dans ma tête. Alors que l'infirmière au triage banalisait mon état physique et mon inquiétude, le médecin s'est quant à elle montrée très compréhensive, rassurante et à l'écoute. Elle m'explique que les drogues du viol ne sont détectables que dans les heures où les victimes sont symptomatiques. Il aurait donc fallu qu'on m'apporte à l'urgence dans la nuit de vendredi. Elle met néanmoins tout en oeuvre pour améliorer mon état général et surtout me réhydrater. Il m'a quand même fallu trois semaines avant de me remettre complètement de cette intoxication, sur le plan physique. Sur le plan émotionnel, mon sentiment de sécurité s'en trouve encore fragilisé aujourd'hui. J'ai été chanceuse dans ma malchance. Je n'ai pas été victime d'agression sexuelle. Mon amie est restée à mes côtés. On a pris soin de moi. On m'a ramenée à la maison en sécurité. J'ai tout de même été confrontée à plusieurs réactions et préjugés dans toute cette histoire :

• Banalisation de la gravité de mon état (« Elle est juste saoule » ; « Tu n'as pas été agressée, pourquoi tu viens à l'hôpital ? » ; « C'est juste comme un gros lendemain de veille »)

• Réaction de colère face à la situation (désir de se faire justicier)

• Hypersensibilité face à la situation (être trop émotif pour supporter la victime)

• Questionner et responsabiliser la victime sur ses comportements (« T'étais habillée comment ? » ; « Tu t'étais mis trop belle ! » ; « Tu ne surveillais pas ton verre ? » ; « Est-ce que tu consommes de la drogue ? »)

Ces réactions peuvent être normales de la part de l'entourage et des professionnels de la santé, mais elles ne sont pas centrées sur les besoins de la victime. Elles inversent les rôles et la victime peut se retrouver à prendre soin de son entourage, alors qu'elle aurait besoin de son soutien. Il faut se rappeler que la victime est plus importante que les évènements.

Également, il est important de ne pas banaliser le degré d'intoxication d'une personne, que la consommation soit volontaire ou non. En effet, si l'état de conscience et de vigilance de la personne semble fortement altéré, il est préférable de s'assurer de sa sécurité. La perte de ses moyens rend très vulnérable à des situations graves telles que les agressions sexuelles ou l'aggravation de l'état de santé de la personne.

Une victime, l'hiver dernier, Saguenay-Lac-Saint-Jean




publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer