J'ai vu le squelette de grand-papa

Je m'appelle Thomas et j'ai 12 ans. L'histoire que je vais vous raconter est... (Photo 123RF)

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Le Quotidien

Je m'appelle Thomas et j'ai 12 ans. L'histoire que je vais vous raconter est pas mal insolite, je dirais même «full» spéciale. Imaginez-vous qu'il y a quatre ans, je campais au nord de Montréal avec mon petit frère et mes grands-parents. Il faisait très chaud et le temps était très humide. À côté de la roulotte, nous avions monté une tente où, pour la première fois, nous passions la nuit entre hommes. Un soir, au moment où il était temps de se coucher, il pleuvait à boire debout, une de ces pluies chaudes, à la verticale comme la mousson au Vietnam. Elle était accompagnée d'éclairs violents et de tonnerre assourdissant.

Une forte crainte s'est emparée de moi et de mon frère. C'était la première fois que nous vivions une expérience aussi traumatisante. Resterons-nous sous la tente ou serons-nous invités à coucher dans la roulotte? Mon grand-papa, qui en avait vu d'autres, s'empressa de nous encourager. En effet, ça faisait plus de 30 ans qu'il faisait du canot-camping; des orages, ça ne lui fait pas peur.

Pouvez-vous, a-t-il dit, vous mettre dans la peau d'un éclair qui se prépare à attaquer la terre? En haut, dans les nuages, l'éclair se dit sur quoi vais-je me décharger maintenant. Il balaye la terre de son regard pour choisir une cible. Pensez-vous qu'il puisse viser notre tente? La nôtre? Un petit point orange, une coccinelle dans un champ de blé? Pourquoi pas celles d'à côté? Pourquoi pas les grosses roulottes réparties partout sur le terrain de camping? Grand-papa apaise la tension en nous mentionnant qu'il y a bien d'autres lieux, maisons, bâtiments, tours nettement plus invitants pour les éclairs. Là-dessus, mon petit frère s'endort.

Donc, c'est l'obscurité entrecoupée par des flashs prolongés et fréquents. Grand-papa et moi nous nous faisons face dans nos sacs de couchage, le torse nu, et appuyés sur un coude. Nous parlions sachant bien que chacun de nous était là, car, en plus de notre voix, nous nous voyions par moments.

Tout d'un coup, un éclair extrêmement puissant se produisit, illuminant toute la région. La lumière était tellement intense, croyez-le ou non, que je lui dis «Grand-papa, j'ai vu ton squelette». Quoi? Tu as vu mon squelette? Tu as vu mes os? Oui. Hé ben! C'était tout un éclair, n'est-ce pas? Je pensais que l'on ne pouvait voir les os de quelqu'un seulement quand on passe des radiographies à l'hôpital. J'en étais renversé. J'ai entendu alors grand-papa me dire que j'étais un garçon unique. En effet, rares sont les petits-fils qui ont l'occasion de voir le squelette de leur grand-père encore vivant...

Je me suis penché sur l'explication du phénomène. Moi-même, je croyais que mon grand-papa allait se transformer en feu-follet. C'était trop simple. Cependant, comment d'autres personnes pourraient-elles expliquer cela? Si je l'avais demandé à un chaman, il aurait pu me répondre que ce que j'ai vu «n'est plus ni moins que le tambour amérindien: une armature recouverte de peau» (ouf!). Qu'aurait répondu le marabout? «Une énergie communiquée par les ancêtres». Qu'aurait dit un curé? «Que son âme n'était pas si blanche que ça». Si j'avais interrogé un philosophe, n'aurait-il pas ramené le phénomène à l'essence même des choses: «Ce qui peut arriver arrive».

N'étant pas satisfait de ces interprétations, je me suis adressé à un chercheur universitaire qui s'y connaissait dans le domaine (William Chisholm, docteur en orages, foudre et tempêtes). Voici ce qu'il m'a révélé. C'est un phénomène naturel. Et, tu as eu la chance d'être un témoin privilégié de sa production. Deux éléments étaient en conjonction: toi qui as vécu la chose, puis la forte illumination.

D'un côté, il faisait noir et tu avais la pupille dilatée. De plus, les bâtonnets au fond de ta rétine étaient en mode de détection de la lumière contrastée dans l'obscurité (le blanc sur le noir); ils se mettent en marche après 20 minutes dans le noir («dark adaptation»).

De l'autre côté, la source lumineuse provenait assurément d'en arrière de ton grand-père. Dans la vie de tous les jours, tu es soumis à des sources lumineuses qui se situent autour de 3200 K (degrés Kelvin). Cependant, lors d'un coup de foudre, l'intensité lumineuse atteint 30 000 K (dix fois plus). Même si le temps d'exposition est extrêmement court, soit moins de 100 microsecondes, cela suffit pour éclairer les objets, produire des ombres et traverser les corps (!). D'ailleurs, sans qu'il y ait d'éclairs, tu peux refaire l'expérience. Par exemple, si tu mets ta main devant le soleil, il est possible d'observer qu'une partie de la lumière passe à travers la chair et de voir les os en foncé. Tu peux aussi le faire dans l'obscurité avec une lumière LED de forte intensité.

Bref, ce qui est spécial dans ton cas, c'est que ton grand-père et toi aient été témoins du phénomène dans des circonstances inoubliables.

(Remerciements à mon grand-papa, Majella Gauthier, géographe, pour son aide à la rédaction de ce texte.)

Thomas Blouin, Sainte-Croix de Lotbinière

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