Être femme ou ne pas être...

Russel-Aurore Bouchard... (Archives Le Quotidien)

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Russel-Aurore Bouchard

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Le Quotidien

Bonjour Patricia (Rainville),
J'ai évidemment lu ta chronique de ce matin (samedi) dans laquelle on cause de moi. Sur la féminitude, sur la notion d'être femme avec un grand F, je suis entièrement d'accord avec toi. Le genre n'est pas un choix! S'il en eut été, j'aurais choisi de rester comme la biologie me l'avait imposée à la naissance. Cela aurait été infiniment plus facile de rester ainsi, de faire mon petit bonhomme de chemin, d'autant plus que j'étais, dit-on, bel homme, qui plus est attirant, le mâle parfait quoi!

Mais voilà, ce n'était qu'une image, qu'une obligation biologique incontournable que m'avait donné la vie, ce qui a fait tout mon malheur.

Aujourd'hui, quand on me regarde à partir de mon acte de baptême, j'ai 67 ans d'âge. Mais, en fait, je n'ai que neuf ans, car j'ai commencé à être pleinement moi quand, rendue à l'extrême de cet inconfort, j'ai su trouver la force de l'affirmer avec tout ce que cela implique. Pas facile d'être en avant de son temps. Mais pour que les choses avancent, il faut des précurseur (e) s, des gens qui osent défoncer les interdits, sonder l'inconnu, écrire des inédits. Je crois que le courage et la liberté c'est un peu ça; être soi-même, digne et authentique, en toutes circonstances, malgré le prix à payer.

Après ce coup de théâtre shakespearien, il m'a fallu tout reconstruire, retrouver mon centre, récupérer mes espaces publics, féminiser mon corps grâce aux avancées de la médecine moderne, faire changer mon statut d'homme à femme dans l'État civil du Québec, faire la preuve que j'étais le même être, flamboyant, authentique, sensible, rebelle. Pour poursuivre ma destinée d'écrivaine, il a fallu que je persiste plus que je ne l'avais jamais encore fait, que je travaille encore plus fort, que je fasse de meilleurs livres. Et c'est sans compter les trois fois où j'ai été physiquement attaquée par des hommes: les deux premières fois par des groupes de jeunes ados (des deux sexes); et la troisième fois par un jeune homme de 27 ans qui a voulu me tuer pour ce que je suis et que j'ai dû amener devant les tribunaux avec tout ce que cela implique pour une femme, avec la crainte de ne pas être prise au sérieux, d'être jugée sinon d'être tenue responsable de ma propre agression.

Qu'est-ce qu'une femme? Qu'est-ce qu'un homme? Bien malin celle ou celui qui peut donner une réponse sans nuances à une telle question. Depuis ma sortie du printemps 2007, j'ai eu le temps d'y méditer. Quand on passe par le chemin que j'ai dû emprunter pour poursuivre ma route, on ne peut faire autrement que de sombrer dans des moments d'incertitude et d'hésitation. Mais j'ai finalement compris que cette incertitude ne vient pas de soi, qu'elle vient du regard inquisiteur des autres, de ce refus tel qu'exprimé par ton interlocuteur qui renvoie à la seule maternité le fait d'être ou de ne pas être une femme.

De la naissance à la mort, on ne nous apprend qu'à ne pas être! Les tabous, les lois, les interdits, les préjugés, les religions, les idéologies, ce qu'on a ou ce qu'on n'a pas entre les deux cuisses, tout ça nous oblige à rentrer dans le rang dès la sortie de l'utérus et à ne jamais en sortir. Nous sommes ce que la société fait de nous, m'a déjà dit un ami français très vif d'esprit. De fait, personne ne nous apprend à être libres. C'est une découverte, un dépassement qui ne peut venir que de soi et qui n'appartient qu'à ceux et celles qui osent se rendre au-delà de ces frontières. C'est ce que j'ai fait de ma vie et la Femme que je suis n'aura jamais été qu'un véhicule qui me permet d'apprécier ce que c'est d'être libre. Et le genre n'a absolument rien à y voir...

Russel-Aurore Bouchard, Chicoutimi

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