Cochée: «enseignante»

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Le Quotidien

OPINION / C'était en 1961, en pleine gestation de la révolution dite tranquille. Jean Lesage était au pouvoir et son ministre de l'Éducation était Paul-Gérin Lajoie.

J'étais en 11e année sciences-lettres, ce qui équivalait, en années d'études, au secondaire 5 d'aujourd'hui.

Les garçons, au collège, avaient droit à la 11e année, sciences-maths.

Au printemps de cette année-là, on fit venir une orienteuse, Mme Marie-Paule Vinay, pour les quelque 45 à 50 finissantes du couvent.

Les rencontres avec cette dernière duraient une heure chacune. Nous répondions à une série de questions, et assemblions des carreaux ou images sur un tableau.

Au bout de cette courte rencontre, l'orienteur nous donnait le résultat en cochant l'emploi qui nous conviendrait le mieux. Elle m'a cochée: «enseignante».

J'avais la tête d'une bonne fille, «gentille et souriante». Ça prend plus que cela pour faire «enseignante». On le sait un peu plus, je l'espère, aujourd'hui.

Sur les 50 filles finissantes de 11e année en 1961, plus que la moitié ont été cochées: «enseignante» !

Entre 25 et 30 filles, sorties d'un seul couvent du Lac-Saint-Jean, ont pris le chemin de l'École Normale en septembre pour devenir enseignantes. Imaginez le nombre dans toute la province!

Au collège, les sciences-maths n'ont pas eu droit à un orienteur. Dommage. Quelle erreur de penser que l'enseignement était le lot des femmes! Au 21e siècle, on sait cela, bien tard.

Avec le recul, je constate que bien peu de nous méritaient la coche: «enseignante».

Le rapport Parent, à cette époque, rendant l'instruction obligatoire pour tous jusqu'à la 11e année, le besoin d'enseignantes (et aussi d'enseignants) était criant. De là, l'embauche des premières du bord dont je faisais partie.

Pour résumer, en 1962 et 1963, et pendant une ou deux décennies après, on a confié l'instruction et l'éducation de plus de deux générations à des «bonnes filles», dont au moins trois sur quatre n'avaient pas la vocation de l'emploi. 

Je suis sévère? À peine.

Ces élèves ont entre 35 et 65 ans aujourd'hui, approximativement, pour la période mentionnée ci-haut et après.

Si je me fie aux statistiques de cette époque (personnes capables d'écrire une phrase sans faute, et capables de compter deux colonnes d'un budget), ce système n'a pas livré la marchandise.

Mon but ici est de démontrer l'importance d'un minimum d'instruction offert dans nos institutions scolaires si on veut qu'une société fonctionne intelligemment. Garder une population dans l'ignorance est payant... pour 1% de la population seulement.

De là l'importance de la sélection, de la formation et aussi du traitement de nos enseignants.

Le recrutement des enseignants devrait être aussi serré et exigeant que celui des médecins, et avec un traitement hautement plus décent que ce qu'ils ont toujours reçu.

Le cerveau d'un enfant qui passe (ou perd) plus de cinq heures par jour dans une classe est aussi important, sinon plus, que la vésicule biliaire ou le coeur d'un patient. 

L'ignorance, l'analphabétisation, a un prix.

C'est la pancarte que je brandirais dans les manifestations d'enseignants.

Pauline Germain

Chicoutimi

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