Hélène et le pont Sainte-Anne

Le pont Sainte-Anne, en décembre 2013... (Archives Le Quotidien, Jeannot Lévesque)

Agrandir

Le pont Sainte-Anne, en décembre 2013

Archives Le Quotidien, Jeannot Lévesque

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Carrefour du lecteur
Le Quotidien

Il aura fallu qu'un incendie éclate dans la structure du pont Dubuc de Chicoutimi, le 9 décembre 2013, pour que son voisin le pont Sainte-Anne renaisse de ses cendres.

Dès lors, nombreux sont ceux et celles qui se souvinrent de la belle époque où des citadins allaient y faire de belles marches romantiques les soirs de pleine lune au retour de chaque printemps.

Mais cette fois, et dès le lendemain de l'incendie, on le foula même si la température oscillait entre -15 et -20 degrés Celsius. Il fallait bien franchir la rivière Saguenay, coûte que coûte, vu la fermeture du pont habituel emprunté par des milliers d'automobilistes chaque jour.

Pour plusieurs, la traversée du vieux pont piétonnier revêtit un caractère particulier hautement symbolique. Je fus de ceux-là.

Il y avait des lustres que je ne l'avais pas enjambé. Curieusement, je ne compris pas le motif premier qui m'y poussa. J'y fus appelé, semble-t-il. Sinon, pourquoi me serais-je senti obligé de quitter le sud de la ville pour aller vers le nord, par un soir de grand vent de décembre?

Une aura de mystère m'enveloppa dès que mes pas firent crépiter la neige du pont. Une lueur vacillait au bout de son long corridor. Plus j'avançais vers le versant nord et plus cette lueur devenait familière, chaude, voire rassurante.

En voyant d'autres citoyens marcher à mes côtés, emmitouflés dans leurs vêtements d'hiver, je me sentis porté par un sentiment de paix et de solidarité. Un peu comme si nous faisions ensemble un voyage à rebours dans le temps.

Puis, l'image d'un être très cher m'est réapparue. Celle tant aimée et avec qui je m'adonnais jadis à de belles promenades sur le pont Sainte-Anne, était à nouveau présente en moi. Plus que jamais! Mais cette fois, pour le meilleur. Elle n'était plus douleur, ni détresse, ni injustice. Son souvenir me livra ses élans on ne peut plus exaltants.

Étudiante en art à l'UQAC, elle m'hébergea sous son toit lors de mon passage universitaire en théâtre et en littérature. Plus âgée que moi de quelques années, elle me subjuguait.

Immensité, voilà le mot qui me venait de façon perpétuelle quand elle levait les yeux sur moi.

Grâce, lorsqu'elle posait sensuellement le pinceau sur une toile vierge.

Verve, cette façon de me dire que tout était à réinventer en art et d'évoquer savamment son amour pour tel ou tel écrivain, tel ou tel auteur-compositeur.

Avant-gardiste et préconisant un style épuré, elle travaillait sans concession pour faire naître les traits et les formes de l'avenir. S'autocritiquant sans cesse, elle me poussa à me dépasser et à me surprendre dans mes écrits. Bien qu'aux études encore, elle faisait déjà figure de maître ès arts à mes yeux.

Alors je chérissais plus que tout ces randonnées sur le pont Sainte-Anne en sa compagnie où je l'écoutais me raconter la vie et réinventer le monde. Je la sentais battre dans la paume de ma main de jeune poète balbutiant ses premiers vers. Si elle aimait un de mes poèmes, elle en rejetait trois autres. J'adorais sa franchise. Quand elle en déclamait un, de sa voix charnelle, je me sentais pousser des ailes.

Elle avait la dimension des grands espaces de glace.

Beauté et grandeur réunies lorsqu'elle chantait des hymnes sur le pont de vent, qui portait sa voix loin, bien loin en avant.

Puis un jour, à mon grand désarroi, elle quitta le Saguenay pour poursuivre ses études dans la métropole. Et Montréal devait me l'arracher définitivement. Une nuit de décembre 1984, coin Berri et Ontario, Hélène fut projetée hors du cadre de la vie.

Mais par un soir de décembre 2013, je la vis à nouveau rayonnante comme si elle était encore bien présente en ce monde.

Cette fameuse lueur qui m'attendait sur le pont Sainte-Anne, c'était bien elle.

Alors j'enlevai mes gants. Et mes mains soudainement si chaudes, ouvertes dans le froid hivernal, se posèrent sur Hélène. Fixant ainsi et à jamais ses formes et ses traits dans le temps!

Yvan Giguère, Saguenay

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer