« À propos d'aluminium »

L'Usine Alma de Rio Tinto Alcan.... (Archives Le Quotidien, Jeannot Lévesque)

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L'Usine Alma de Rio Tinto Alcan.

Archives Le Quotidien, Jeannot Lévesque

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Marc-Urbain Proulx
Le Quotidien

Marc-Urbain Proulx est professeur à l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et ancien sous-ministre associé aux Régions. Il est titulaire d'un doctorat en Économie régionale de l'Université d'Aix-Marseille III.

Plusieurs activités manufacturières du Saguenay-Lac-Saint-Jean se délocalisent vers les États-Unis. Ce fut le cas notamment de l'usine MDF de La Baie, de la fabrique de pare-chocs en aluminium, de la cartonnerie Graphic Packaging. Avec sa stratégie industrielle fortement incitative, le pays de l'Oncle Sam devient très attrayant. Pas pour tous cependant. Certaines industries américaines ferment leurs portes actuellement, en libérant des parts de marché pour d'éventuelles productions québécoises.

Le cas des alumineries représente un exemple intéressant. Depuis plusieurs décennies déjà, ce segment énergivore de la filière de l'aluminium quitte les pays dits centraux caractérisés par d'importantes concentrations de consommateurs (Europe, Japon, États-Unis, Côte chinoise) pour s'établir en périphéries bien dotées en énergie, comme la Sibérie orientale, l'Islande, la Mongolie, les Émirats arabes, la Chine intérieure, le Brésil. Pour des raisons reliées aux tarifs énergétiques responsables d'autour du tiers de leurs coûts de production, les alumineries ont totalement déserté l'Europe, le Japon et les Dragons asiatiques.

Aux États-Unis récemment, on constate que la production en 2000 des 3,7 millions de tonnes (Mt) d'aluminium primaire fut réduite de moitié depuis, pour atteindre 1,7 Mt en 2015. Plusieurs alumineries se sont éteintes. D'autres ont réduit leur production. Pourtant, pendant cette période, la production mondiale d'aluminium s'est accrue de 5 à 7 % par année, tirée par les industries du transport, de la construction et de l'emballage.

Nouveaux établissements

De son niveau à 50 Mt livrées en 2015, la production mondiale d'aluminium atteindra plus de 80 Mt en 2030. Si le tiers de ce volume devrait provenir des activités de 2e fusion (rebus / recyclage), le reste de la demande nécessitera de l'aluminium primaire, soit annuellement 2-3-4 nouvelles alumineries plus ou moins géantes. En conséquence, de nombreux blocs d'énergie seront nécessaires. La périphérie québécoise en recèle.

À cet effet, le Québec a triplé sa fonte d'aluminium primaire de 1980 à 2005 pour atteindre 2,5 Mt grâce aux implantations nouvelles à La Baie, Bécancour, Deschambault, Sept-Îles, Laterrière. Nous anticipons que ce volume doublera avant 2030. Déjà, plusieurs projets sont contractualisés à Sept-Îles avec Alouette (350 000 t.), à Baie-Comeau et Deschambault avec Alcoa (120 000 t.) ainsi qu'au Saguenay-Lac-Saint-Jean avec Rio Tinto Alcan (440 000 t.).

D'autres projets suivront. Historiquement instable, le prix de l'aluminium primaire transigé actuellement au London Métal Exchange (LME) s'avère très bas. Or, les stocks entreposés diminuent continuellement depuis plus d'un an. Signe qui laisse croire que ce prix devrait  revenir à un niveau intéressant au fil de la reprise en cours de l'économie mondiale.

La Vallée de l'aluminium va sûrement bénéficier de cette situation pour trois raisons principales. D'abord, parce que les couts d'implantation au Québec sont parmi les meilleurs au monde. Une fois construites, les alumineries québécoises se positionnent ensuite parmi les plus productives grâce aux technologies de pointe, à la main-d'oeuvre qualifiée, aux bas tarifs d'électricité, aux facilités de transport. Finalement et non le moindre, l'hydroélectricité québécoise s'avère caractérisée par sa faible teneur en carbone.

On a observé à cet effet qu'à travers la planète, le 3/4 des nouveaux projets de production d'aluminium primaire prévoient l'utilisation soit du charbon avec sa très forte empreinte environnementale ou soit du gaz devenu plus difficile à subventionner par des Émirats arabes désormais moins riches de leur pétrole déprécié par le marché. On sait que tôt ou tard la taxe du carbone sera imposée à ces énergies fossiles. Elle forcera l'industrie mondiale de l'aluminium, habituée aux soubresauts, à effectuer un autre virage stratégique. Ce virage est déjà amorcé en réalité. L'achat des actifs d'Alcan par Rio Tinto en 2007 s'est parfaitement inscrit en ce sens. Son aluminium vendu est vert. Mais la région hôtesse des installations RTA ne tire cependant pas son épingle du nouveau jeu. Je m'explique.

Déséquilibre régional

Près de 90 % de l'aluminium fondu au Saguenay-Lac-Saint-Jean est exporté à l'état brut, sans valeur ajoutée par la transformation. En pourcentage, cette transformation tant implorée par les stratèges a même diminué au cours des dernières décennies. Dans le contexte mondial actuel au sein duquel se multiplient les laminoirs, souvent collés sur les alumineries, la fermeture de l'usine Novelis en 2012 cause un véritable choc dans la Vallée.

Il se diffuse en réalité une prise de conscience douloureuse que le secteur manufacturier fut dépossédé de son avantage compétitif relié à la proximité de la source d'aluminium. Dépossession qui fut causée par le LME en ajoutant un tarif de transport universel, quelle que soit la localisation de l'acheteur en Amérique du Nord. Cette mesure protectionniste vise à assurer la profitabilité des transformateurs du Midwest américain localisés loin de la source mais à proximité d'une masse de clients. Elle afflige les transformateurs de la Vallée de l'aluminium de deux coûts de transport. L'un est justifié pour la livraison des produits vers les grands marchés. Mais l'autre n'est aucunement justifié pour l'approvisionnement en métal gris dans le voisinage immédiat. Selon ces conditions hors marché, transformer l'aluminium dans la Vallée devient une mission très difficile. La démonstration est faite.

Bref, malgré son bassin hydroélectrique exceptionnel qui permet de fondre à bas coûts beaucoup d'aluminium vert, la région demeure coincée avec un déséquilibre économique croissant. Quel est-il? De 1980 à 2010, la ponction électrique de RTA s'est accrue de 45 % pour plus que doubler sa production, en réduisant cependant de moitié le nombre d'emplois directs. Productivité oblige. Certes, des emplois indirects, de qualité inférieure, sont créés par les sous-contractants. Ce qui permet d'alimenter la lente émergence d'une classe ouvrière intermédiaire nécessaire pour le secteur manufacturier régional. Néanmoins, le nouveau déséquilibre régional demeure réel et considérable. Il s'accentuera encore bientôt avec la construction de nouvelles unités de production d'aluminium primaire prévues par l'entente de 2006. Si l'on désire une solution, elle passe inévitablement par la réappropriation régionale de l'avantage compétitif dans la transformation de l'aluminium. Le développement régional en dépend.

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