Vivre et agir ensemble

Des soldats français appliquent le plan Vigipirate, un... (Photo Agence France-Presse)

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Des soldats français appliquent le plan Vigipirate, un système d'alerte de sécurité nationale, devant l'Arc de Triomphe à Paris.

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Le Quotidien

Les auteurs Khadiyatoulah Fall et Samir Amghar sont respectivement professeur titulaire de la Chaire CERII et CELAT de l'UQAC et chercheur associé au CERII et CELAT de l'UQAC et à l'Université Libre de Bruxelles

En dépit de la grande émotion suscitée par les événements de Paris, il faut reconnaître que des attentats semblables ne sont ni nouveaux, ni rares. La nouveauté dans le cas français est qu'il s'est déroulé en Europe et qu'il a bénéficié d'un grand écho médiatique et d'un vaste élan compassionnel international.

Comparativement aux attentats de Charlie Hebdo, ceux du 13 novembre, les plus meurtriers que la France n'ait jamais connus, marquent un cran supplémentaire dans la stratégie déployée par l'État islamique. Avec les actions violentes menées à Toulouse en 2012, à Bruxelles en 2014 ou encore en 2015 à Paris lors des attentats de Charlie Hebdo et de la prise d'otage de l'hyper-casher, les cibles identifiées étaient visées parce qu'on les incriminait pour des raisons spécifiques. Des policiers ou militaires ont été tués, car ils incarnaient l'autorité, les caricaturistes de Charlie Hebdo en raison de leur islamophobie supposée ou encore les victimes de l'hyper-casher en raison de leur «soutien» supposé à Israël.

Ce qui arrive aujourd'hui pousserait à parler d'un terrorisme aveugle. Tout citoyen français serait responsable de l'action du gouvernement français. Ces attentats ne sont cependant que la continuation d'autres actions terroristes meurtrières qui ont eu lieu ces derniers temps en Turquie, au Liban et en Égypte. Les attentats de Paris étaient d'ailleurs prévisibles, car de nombreux experts avaient affirmé que la participation française aux bombardements aurait comme conséquence de provoquer le courroux de Daesh sur l'Hexagone. Déjà depuis quelques mois, l'État islamique avait menacé Paris, à travers des tweets, en appelant à viser les salles de spectacles.

Des signes

Quelques jours avant les attentats du 13 novembre, deux vidéos de l'ÉI sur la tragédie de l'avion russe avaient été postés et contenaient des images de la France, alors que le sujet ne s'y prêtait pas... Ce rapprochement ou cette incongruité des images auraient dû amener les analystes à y déceler un message crypté.

Les événements du 13 novembre marquent véritablement les limites de la politique sécuritaire française, pourtant renforcée depuis l'affaire Charlie Hebdo de janvier 2015. L'absence de profil type rend la tâche d'identification du potentiel jihadiste extrêmement difficile en dépit des moyens opérationnels et financiers mis en oeuvre par la France depuis quelques mois.

Près de 1000 personnes seraient identifiées comme potentiellement dangereuses, mais toutes ne sont pas surveillées. Le prototype du jihadiste facilement repérable est révolu. De même le langage de la radicalisation s'est métamorphosé. Il ne se manifeste plus sous un mode frontal, mais plutôt dans des stratégies d'évitements et de détournements sémantiques. Le phénomène peut toucher tout profil d'individu: de la personne issue du grand banditisme au jeune cadre supérieur inconnu des services de police.

Zones grises

C'est ainsi qu'il y a des zones grises que le renseignement même le plus pointu et efficace ne peut identifier. Sauf à tomber dans la prescience et à condamner un individu avant même qu'il ait exprimé son désir de commettre un attentat, il est impossible de se prémunir totalement  contre le risque jihadiste.

S'il paraît évident que ces attentats de Paris répondent à un agenda terroriste de l'État islamique, ils visent comme cela avait été annoncé dans le document envoyé à punir les membres de la coalition internationale qui ont depuis septembre dernier commencé à bombarder des positions jihadistes en Syrie et en Irak.

De plus, l'État islamique a parfaitement assimilé que dans nos sociétés hypermédiatisées, un petit groupe de combattants, en réalisant des opérations éclatantes, peut démultiplier l'impact de son action via les médias. Capturant les médias et suscitant les inquiétudes des pays occidentaux, ces actions donnent l'impression d'une  surpuissance de l'ÉI ainsi que de son ubiquité, capable de toucher la France au coeur, pays pourtant réputé pour l'efficacité de ses services de renseignements.

Angoisse du quotidien

L'État islamique donne ainsi à voir qu'il est capable de provoquer des attentats quand et où il veut. Cet accroissement de la surface médiatique de la capacité de nuisance de l'État islamique lui permet dans le même temps de faire oublier que sur les théâtres d'opérations syriens et irakiens, elle perd du terrain et connaît des revers militaires. Volens nolens, l'espoir de l'État islamique est sans doute de provoquer en Europe un sentiment de chaos, une angoisse du quotidien, incitant les gouvernements occidentaux à paniquer et surtout à criminaliser de plus en plus de  musulmans, dont l'emprisonnement éventuel serait la démonstration du caractère islamophobe de l'Occident.

L'ÉI souhaite pousser les pays occidentaux vers un durcissement des lois et de la surveillance envers les communautés musulmanes pour espérer faire la preuve que la défense de l'islam amène nécessairement des individus à être refoulés, marginalisés du pays dont ils sont pourtant les citoyens.

Devant cette fabrique de la peur et de l'angoisse, il ne s'agit plus d'être spectateurs compatissants. Il ne s'agit plus simplement de «vivre ensemble», ce qui est dans «l'essence même des hommes», mais plutôt d'«agir ensemble» et de «produire ensemble du commun» (Dardot et Laval) pour arrêter la barbarie et l'ignorance.

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