Le niqab dans tous ses états

Dans la tradition musulmane, la quasi-unanimité des théologiens... (Ryan Remiorz, Archives La Presse Canadienne)

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Dans la tradition musulmane, la quasi-unanimité des théologiens s'accorde pour affirmer que le port du voile (hijab) relève d'une prescription voire d'une obligation religieuse.

Ryan Remiorz, Archives La Presse Canadienne

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Dans la tradition musulmane, la quasi-unanimité des théologiens s'accorde pour affirmer que le port du voile (hijab) relève d'une prescription voire d'une obligation religieuse. Ce consensus contraste avec les avis plus divisés s'agissant du voile facial. Seule une minorité d'oulémas, pour la plupart appartenant à l'école de jurisprudence hanbalite, expriment le caractère obligatoire de ce vêtement. Même au sein de cette tendance, Al-Albany, théologien salafiste d'origine albano-syrienne, s'était attiré les foudres de l'établissement religieux saoudien pour avoir écrit un ouvrage publié les années 1960 et s'être opposé au voile intégral.

En dépit du fait que toutes ces femmes justifient le port du voile à travers des raisons religieuses, d'autres motivations ressortent au regard des différentes enquêtes qui ont pu être réalisées sur le port du voile intégral au Canada, en France ou en Belgique. Il s'agit en premier lieu d'un voile «revendiqué».

Autrement dit, le port du niqab est également le produit d'un choix libre et consenti, et non le fruit d'une contrainte émanant du groupe auquel la jeune femme appartient ou encore d'un proche; contrainte qui s'exprimerait sous la forme de pression sociale en direction de la femme à qui l'on veut faire porter le voile intégral. Le port du niqab est le produit d'une intériorisation volontaire de la contrainte que l'individu considère comme légitime. Pensant que son usage est l'expression d'une plus grande islamité, elle «s'impose» de porter volontairement le niqab. Elle sait que son choix sera lourd de conséquences au regard de sa vie sociale et familiale, mais elle reste persuadée que son sacrifice ne peut l'empêcher de «se rapprocher du sentier de Dieu».

Parce qu'elles sont persuadées d'incarner l'organisation de salut voulue par Allah, elles croient être les seules à dispenser la vérité religieuse face à leurs coreligionnaires qui n'appartiennent pas à leur mouvement et dont beaucoup se contentent de porter un «simple voile» ou s'habillent à l'Occidental. Pour exprimer cette différence, il est nécessaire de se démarquer du reste de la société et de la communauté musulmane. Leur différence religieuse a besoin de se manifester au moyen de signes différenciateurs. Ainsi, des stratégies et des comportements de présentation de soi vont être déployés. C'est dans l'habillement que la jeune femme développe sa pratique distinctive.

Le niqab participe également d'une volonté, dans une société dans laquelle le poids des apparences est de plus en plus pesant, d'affirmer une existence. Affirmation d'autant plus nécessaire qu'il est semble-t-il de plus en plus difficile de vivre au quotidien l'anonymat. Le voile intégral serait l'expression d'un «besoin ardent de se faire une originalité», pour reprendre Baudelaire. Il y a une volonté claire de vouloir «théâtraliser» son appartenance religieuse, à travers des moyens esthétiques. Si le voile intégral peut paraître austère, il procède chez les femmes qui le portent d'une véritable esthétisation de l'habillement islamique.

La question du niqab occupe une dimension hypertrophiée dans la présente campagne électorale fédérale. Nous devons éviter que l'exploitation politicienne de la religion construise des frontières insurmontables entre les communautés. Il faut cependant reconnaître que le fait de ne voir une religion qu'à travers ce qui permet sa réception par ses seuls pratiquants revient à la mutiler et à ne pas la saisir dans sa capacité de capture de l'intersocialisation et de l'universel.

Une religion devient un obstacle au vivre-ensemble, un obstacle à la production du commun, lorsqu'elle ne parle qu'à elle-même et à ceux qui déjà sont convaincus. Nos sociétés démocratiques sont construites dans une rencontre heureuse entre l'État de droits et l'État de la culture du vivre-ensemble. Et vivre ensemble, c'est tenir compte de ce que les lois permettent, mais aussi de ce que les sensibilités reçoivent. Le droit seul ne peut régler le vivre-ensemble. L'être-ensemble ne se décrète pas. Il se rencontre au bout d'un cheminement enrichi de nos compromis et de l'échange dans nos différences.

Les auteurs, Khadiyatoulah Fall et Samir Amghar, sont respectivement professeur titulaire de la Chaire CERII et CELAT-UQAC, et chercheur associé à l'Université Libre de Bruxelles.

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