Les paradoxes dans l'industrie

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Marc-Urbain Proulx, professeur d'économie à l'Université du Québec à Chicoutimi

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Marc-Urbain Proulx
Le Quotidien

CHRONIQUE / Nous avons l'habitude de considérer le paradoxe du Complexe industriel régional de l'aluminium sous l'angle de deux diagnostics opposés. Tout va très bien, puisque la production d'aluminium primaire a plus que doublé au cours des dernières décennies.

Tandis qu'à l'opposé, tout va mal avec la soustraction de 65% des emplois directs reliés à cette industrie régionale, avec un passage du nombre de postes de travail de 9270 en 1980 à 3100 en 2015. Cette rationalisation vécue à l'aune des gains de productivité génère d'énormes répercussions actuelles et surtout futures pour l'économie régionale.

S'avère pourtant essentielle cette productivité acquise grâce aux technologies générées par les laboratoires de recherche et les équipementiers. La raison de cette nécessité réside dans l'évolution des prix de l'aluminium primaire qui illustre une longue tendance baissière dans ce marché mondial devenu très concurrentiel. La survie des producteurs en dépend.

Rio Tinto relève très bien ce défi. Ses quatre usines au Saguenay-Lac-Saint-Jean se positionnent dans le premier quartile de l'ensemble des alumineries de la planète. Qui plus est, cette compagnie qui a acheté Alcan en 2007 a de fait acquis un bassin hydroélectrique lui permettant de bénéficier non seulement d'un gros lot d'énergie propre générée en continu grâce à la forte pluviosité annuelle, mais en outre exploité avec les meilleurs couts de revient de l'industrie mondiale. Plusieurs présidents d'Alcan ont jadis souligné que l'avantage concurrentiel des alumineries du Saguenay-Lac-Saint-Jean réside précisément dans ce vaste bassin versant unique au monde que fut concédé à la compagnie pour industrialiser la région.

Ce qui conduit notre analyse au 2e paradoxe du Complexe industriel régional de l'aluminium. Il concerne le bouc émissaire du marché qui a le dos très large, trop large. Il est excellent ce marché mondial de l'aluminium. De 50 millions de tonnes en 2015, la robuste demande d'aluminium primaire tirée par les industries du transport, de la construction et de l'emballage chemine allègrement vers une consommation de 80 millions de tonnes en 2030. Mis à part l'offre d'aluminium recyclé, cette forte demande signifie d'abord la nécessité d'une quarantaine de nouvelles grandes alumineries intenses en technologie à construire dans le monde avant 2030. Ensuite, les prix de l'aluminium, certes affaissé, se positionnent néanmoins actuellement au-dessus de la moyenne récente pour laquelle les producteurs se sont adaptés pour demeurer actifs. Et ce sans compter les primes accordées par le London Métal Exchange aux vendeurs de ce métal gris. Si l'on considère la faible teneur en carbone de l'aluminium primaire produit au Saguenay-Lac-Saint-Jean, l'avenir de cette industrie apparaît excellent. Nous avançons à cet effet que tôt ou tard les États-Unis qui ferment désormais leurs alumineries alimentées par de l'énergie produite avec du charbon se tourneront davantage vers l'aluminium vert du Québec plutôt que de laisser faire le dumping actuel de l'aluminium sale livré par la Chine. Encore faudrait-il leur offrir le produit en main avec vigueur et justification.

Bref, on comprend mal pourquoi le marché est évoqué pour faire languir la région et exiger des concessions difficilement justifiables après les sacrifices consentis par la classe ouvrière et la classe d'affaires au cours de la dernière décennie. Le Saguenay-Lac-Saint-Jean s'avère bien doté et bien positionné dans cette industrie domiciliée ici depuis 90 ans. L'explication du marché bouc émissaire réside en partie dans l'historique faible rentabilité financière de la production d'aluminium primaire. Et aussi par le fait que le propriétaire actuel des alumineries régionales préfère investir dans ses autres spécialités minières qu'il connaît mieux. À cet effet, l'important dépassement récent des coûts de construction de la nouvelle aluminerie de Kitimat en Colombie-Britannique a causé des émotions au sein du siège social de Londres. Les dirigeants et actionnaires pourraient cependant se rappeler que le Saguenay-Lac-Saint-Jean offre, selon la prestigieuse agence CRU de Londres, les meilleurs coûts d'implantation d'alumineries de la planète.

Marc-Urbain Proulx

Professeur d'économie à l'Université du Québec à Chicoutimi

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