Sans aide

Ça devait bien faire déjà deux ou trois ans que je bossais à la bibliothèque... (Photo 123RF)

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Ça devait bien faire déjà deux ou trois ans que je bossais à la bibliothèque lorsque Julie a été transférée dans notre succursale.

Outre le fait qu'il s'agissait d'une personne adorable, j'aimais bien travailler avec Julie parce que mes gags avaient généralement une bonne réception de sa part.

D'ailleurs, ça se limitait surtout à ça au départ entre elle et moi. On faisait donc sagement notre boulot et chaque fois que l'occasion me le permettait, j'y allais d'un commentaire qui déclencherait possiblement un de ces doux éclats de rire qui vous réchauffent le coeur.

Et puis, au fil des anecdotes parsemées ici et là, on a fini par mieux se connaître. Quand même pas au point d'aller siffler des bières ensemble au bord d'un chemin de fer, mais assez pour que l'on se préoccupe sincèrement de l'état général de l'autre. En d'autres mots, quand je lui demandais si ça allait, c'était parce que je me demandais vraiment si ça allait.

Julie et moi, on avait alors un truc qui nous unissait: nous voulions tous les deux avoir un enfant.

Pour ma part, ma copine et moi nous remettions tout juste de la perte d'un premier enfant à la naissance et je réalisais alors qu'être parent, ça n'était pas toujours comme dans les films. En fait, pour être franc avec vous, jusqu'à cette période de ma vie, je croyais que le simple fait de ne pas se protéger vous envoyait automatiquement à la pouponnière.

Quant à Julie, la situation m'apparaissait alors un peu plus délicate. Le truc, c'est que Julie et son conjoint savaient depuis fort longtemps qu'ils voulaient avoir un enfant ensemble et, sans trop rentrer dans les détails, j'ose présumer qu'ils avaient réalisé depuis longtemps que l'aller-simple vers la pouponnière était parfois beaucoup plus complexe qu'on ne voudrait bien le croire.

Il faut savoir que tout ça, c'était un peu avant que la procréation assistée ne devienne un sujet chaud dans l'actualité. Du coup, lorsque la question du prix des traitements de fertilité (plus de 5000 dollars quand même) est arrivée sur la table, je ne vous cacherai pas que tout ça vous donnait un sacré choc.

Alors voilà, au fil du temps, je suivais avec un grand intérêt les démarches de Julie et de son conjoint et croyez-moi, ce qu'ils vivaient s'apparentait décidément à de véritables montagnes russes émotionnelles.

Un jour, on voyait briller l'espoir dans les yeux de Julie et là, il ne nous restait plus qu'à nous croiser les doigts afin que cette dernière tentative de traitement soit couronnée de succès. Et puis, plus les jours passaient, plus on y croyait. Et puis hop, venait ce matin où vous aviez cette impression que toute la tristesse du monde avait tenté de se faufiler dans les yeux de Julie.

Mais ce qui me frappait le plus dans tout ça, c'est que Julie parvenait toujours à garder son sang-froid malgré ses tentatives multiples. Jamais, je ne l'ai vue manifester de la colère. Jamais, je ne l'ai sentie jalouse, et ce, malgré les employées qui planifiaient ouvertement leurs grossesses comme on planifie un souper, malgré certains usagers de la bibliothèque qui se plaignaient de leur drame d'être parents et même malgré les nombreuses fois où on lui demandait «À cause t'as pas d'enfants?» comme s'il s'agissait de son seul choix.

Je vous raconte tout ça, parce que suite à l'adoption du projet de loi 20, qui met fin au programme public de procréation assistée, je me demande sérieusement qu'est-ce que nous avons à y gagner en tant que société?

Je pense à toutes ces «Julie» ainsi qu'à leurs conjoints qui doivent sans cesse traverser des tempêtes afin de réaliser leur rêve d'être parents et j'ose imaginer qu'ils auront besoin d'une bonne dose de courage pour traverser cette nouvelle montagne qui se présente à eux.

Mais au-delà de tout ça, ce qui est le plus navrant, c'est qu'à bien y penser, c'est un peu comme si le gouvernement avait décidé que la vie avait un prix et que quelques milliers de dollars était trop cher payé.

J'imagine que pour en arriver à une telle conclusion, il vaut mieux s'être dégotté une âme dans un Dollarama.

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