Une conception trop stricte

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Sébastien Lévesque, professeur de philosophie au Cégep de Jonquière.

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Sébastien Lévesque
Le Quotidien

Faut-il retirer la bible des tribunaux? Le Mouvement laïque québécois a lancé le débat à ce sujet récemment, alors que les notions reliées à la laïcité défraient l'actualité au Québec. Sébastien Lévesque, professeur de philosophie au Cégep de Jonquière et le criminaliste Charles Cantin en discutent.
Le Mouvement laïque québécois (MLQ), bien connu dans la région pour son implication dans le dossier de la prière au conseil municipal de Saguenay, est récemment intervenu dans les médias pour remettre en question la présence de la bible dans les Palais de justice.

À leurs yeux, le fait de permettre aux témoins de prêter serment sur un texte religieux serait contraire à la laïcité. Qu'en est-il véritablement? Rappelons d'abord qu'en vertu de la Loi sur la preuve du Canada, les témoins ont le choix de faire une affirmation solennelle ou de prêter serment. La loi fédérale n'encadre cependant pas l'usage de textes religieux, laissant implicitement aux juges, qui sont maîtres de leur cour, le soin d'en déterminer les modalités. Qu'à cela ne tienne, le MLQ persiste et signe, affirmant qu'une société qui se dit laïque devrait imposer l'affirmation solennelle partout et en toutes circonstances.

Cette prise de position est particulièrement révélatrice de la montée au Québec d'un discours faisant la promotion d'une laïcité intransigeante à l'égard du fait religieux, cherchant de toute évidence à contenir la religion dans la sphère privée plutôt qu'à reconnaître l'égalité morale de tous les citoyens. Cela dit, la question se pose: une société libre, démocratique et laïque peut-elle autoriser la présence de signes religieux ou de références religieuses au sein de ses institutions? Pour répondre adéquatement à cette question, il me semble qu'il faut dans un premier temps distinguer la neutralité institutionnelle de la neutralité des individus. La laïcité exige avant tout de l'État qu'il évite de fonder ses choix et les normes institutionnelles sur une conception particulièrement du monde et du bien, et non que les individus privatisent complètement leurs pratiques religieuses.

Par ailleurs, il faut distinguer la neutralité de l'apparence de neutralité. S'il va de soi que les agents de l'État, dans l'exercice de leurs fonctions, doivent faire preuve d'impartialité et de professionnalisme tout en évitant de s'adonner à des pratiques prosélytes, il est moins évident que cela implique la prohibition des signes religieux visibles. En fait, pour justifier l'interdiction générale des signes religieux, il faudrait démontrer que ceux-ci interfèrent dans le jugement professionnel des croyants. Cette présomption est particulièrement accablante, puisqu'elle laisse entendre que les manifestations extérieures de la foi sont, en soi, préjudiciables. En l'absence d'une telle démonstration, il m'apparaît plus raisonnable d'évaluer les agents de l'État à la lumière de leurs actes, et non de leur apparence.

Dans le même ordre d'idée, je comprends bien mal le raisonnement qui mène à croire que le fait d'autoriser le serment sur la bible ou tout autre livre sacré remettrait en cause la neutralité de nos institutions. Ici encore, c'est un individu (le témoin), et non l'institution elle-même, qui est engagé par cette démarche. D'ailleurs, puisque le serment engage la conscience du témoin, il me semble cohérent que ce dernier puisse le faire sur la base d'un texte qui lui est cher. Cette pratique m'apparaît donc tout à fait acceptable dans la mesure où le témoin se voit offrir un choix.

Pour toutes ces raisons, la requête du MLQ me semble excessive et relève d'un certain rigorisme qui l'éloigne des principales finalités de la laïcité, à savoir la reconnaissance de l'égalité morale des citoyens et la protection de leurs libertés de conscience et de religion. En dernière analyse, je dirais donc que la laïcité stricte promue par le MLQ s'apparente davantage à une morale antireligieuse qu'à une authentique laïcité et c'est pourquoi il faut, à mon avis, la rejeter fermement.

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