Oreilles de bois

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Isabel Brochu
Le Quotidien

La question a germé dans ma tête pendant l'«Affaire Djemila Benhabib». L'ex-ministre Serge Simard, comme d'autres, défendait le maire de Saguenay en argumentant qu'il disait «tout haut ce que plusieurs pensent tout bas». Jean Tremblay aurait le courage que «peu de gens ont» de se prononcer sur un sujet aussi chaud. Je profite de l'occasion pour souligner que je lis chaque jour des textes écrits par des gens très courageux! Considérant les propos de Jean Tremblay comme simplistes, je n'y voyais ni courage, ni vérité. D'où ma première question: est-ce une méprise entre la forme et le contenu? Une dérive d'interprétation où un style direct, incisif et réducteur est perçu comme le contraire de la langue de bois? En cette année électorale, terreau fertile de la langue de bois, la réflexion me semble intéressante.

L'expression langue de bois est d'origine russe. Pour résumer, elle qualifiait à l'époque le discours idéologique communiste très résistant à la critique. Disons qu'il existe aujourd'hui plusieurs formes d'expression de ce langage : parler pour ne rien dire, noyer le poisson, faire le tour du pot, répéter la même cassette, éviter de répondre, détourner l'attention, abuser des expressions creuses et clichées. L'idée est de cacher ou manipuler la réalité, en totalité ou en partie, d'une manière ou d'une autre. La langue de bois est remplie de nuances et d'intensité. Toutefois, entre la distorsion pieuse d'une réalité, la volonté de cacher une information, la promotion excessive d'une idée et la pure propagande, la vérité demeure la valeur centrale. Lorsqu'il est question d'élus, l'enjeu est le bien commun et l'intérêt du public. Je prendrai en exemple Régis Labeaume, qui illustre bien mon propos, et Jean Tremblay, qui est à l'origine de mon questionnement.

On répète partout que les citoyens sont cyniques et ne croient plus à leurs institutions. Ils ont soif de vérité et veulent entendre parler des «vraies affaires». Vraiment? C'est quoi au juste les «vraies affaires» ? Régis Labeaume a un discours à tendance populiste. Il utilise une certaine grogne populaire contre les syndicats. Il en appelle à l'amour du hockey. Il discrédite ceux qui ne partagent pas ses idées. On dit de lui qu'il n'a pas la langue de bois. On pardonne les écarts de langage et le style directif du maire Jean Tremblay qui exprimerait l'opinion de ceux qui n'osent pas parler. Il donne son avis sans retenue. On apprécie qu'il parle comme tout le monde. J'en reviens à ma question: le besoin de vérité des citoyens et l'aversion pour la langue de bois entraînent-ils une confusion entre le style et le contenu? Je pense que oui. Le contraire de la langue de bois n'est certainement pas l'insulte, pas plus que l'expression libre et sans retenue de toutes les idées. Que dire des discours populistes qui font appel aux émotions et réduisent ainsi la pensée?

Réalité

La langue de bois et le discours populiste sont tous les deux néfastes pour l'intérêt commun et, bien que de façon différente, occultent la réalité et méprisent une certaine rationalité. Une espèce de langue de bois populiste? Les maires Labeaume et Tremblay auraient donc tous les deux la langue de bois? Voilà une autre façon de voir les choses. Heureusement, les élus ne sont pas les seuls à exprimer des idées. Ils ont toutefois un espace public privilégié. Reste que la langue de bois populiste existe et se propage seulement si elle a une audience, celle des «oreilles de bois». Une espèce de paresse auditive dont la forme la plus sévère est une résistance à toutes les informations inconfortables et susceptibles de semer le doute. En cette année électorale, déjà commencée à Saguenay, il serait bon de se dilater le canal auditif pour avoir des oreilles citoyennes plus molles et accueillantes.

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