Eugène Roy sur La Piste des Larmes

L'historienne Russel-Aurore Bouchard présente son nouveau livre, La... (Photo Le Progrès, Jeannot Lévesque)

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L'historienne Russel-Aurore Bouchard présente son nouveau livre, La Piste des Larmes. Fruit de 12 ans de travail, il est fondé sur le journal qu'a tenu un homme originaire de Québec, Eugène Roy, pendant ses trois dernières années au service de la cavalerie américaine. Il a participé au génocide des Indiens de la Grande Plaine, tout en rencontrant d'innombrables francophones au fil de ses déplacements.

Photo Le Progrès, Jeannot Lévesque

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Daniel Coté
Le Quotidien

Un homme originaire de Québec, dont la veuve et les enfants ont migré à Roberval à la fin du 19e siècle, a participé au génocide des Indiens des Grandes Plaines, l'un des épisodes les plus sordides de l'histoire des États-Unis. Membre d'une milice d'État, puis des Dragons et de la cavalerie, Eugène Roy a servi sous les drapeaux de 1846 à 1861. Il a également tenu un journal pendant les trois dernières années de cet engagement singulier, lequel est publié pour la première fois dans un livre intitulé La Piste des Larmes.

Cet ouvrage copieux, comme en font foi ses 530 pages, porte la griffe de Russel-Aurore Bouchard. Lancé dimanche à 13 h, au Centre d'histoire et d'archéologie de la Métabetchouane, il comprend un survol du contexte historique dans lequel a évolué le Canadien français, ainsi que des éléments biographiques. L'essentiel du texte, cependant, est formé de ses mots à lui. Ils constituent un témoignage unique, précieux parce qu'il décrit la réalité sans fard. Un diamant noir dont le manuscrit repose à la Société historique du Saguenay depuis 1937.

« C'est un texte extraordinaire, sans filtre, qui nous fait entrer dans la légende du Far-West, dans l'univers de la Frontière. On assiste au plus grand génocide de l'histoire de l'Humanité, alors que des millions d'Indiens ont été massacrés de façon méthodique afin qu'on puisse céder leurs terres à des Blancs. La Piste des Larmes est un sentier qui partait de Fort Smith et se rendait jusqu'à Santa Fe. On y a créé des réserves qui, en fait, étaient des mouroirs. Les gens étaient abandonnés en plein désert. Plusieurs souffraient de la dysenterie », a décrit Russel-Aurore Bouchard, mardi, lors d'une entrevue accordée au Progrès.

Le point de départ de ce déversement de haine fut l'adoption de l'Indian Removal Act en 1830, sous la présidence d'Andrew Jackson. « Cette loi proclamait que les Indiens pacifiés à l'est du Mississippi devaient être relocalisés à l'ouest, explique l'auteure de La Piste des Larmes. Leur arrivée a causé des troubles avec les Indiens qui étaient déjà là, puis avec les colons qui ont décidé de s'établir dans cette section du pays. » Suivant la même logique, le gouvernement a cautionné le massacre des troupeaux de bisons dont se nourrissaient les Indiens. Cet animal emblématique a ainsi frôlé l'extinction.

« La chasse aux Indiens »

Dans son journal, Eugène Roy aborde avec candeur les événements dont il a été témoin. Il arrive même que son bilan des sorties effectuées par les soldats contredise la version concoctée par ses supérieurs. Ceux-ci sous-estiment fréquemment le nombre de morts chez les Indiens et gardent sous le boisseau le fait que des femmes et des enfants ont été liquidés par les troupes de l'Oncle Sam. Ce qui est tout aussi apparent, c'est que le regard du Canadien-français est différent de celui des Américains.

« Un matin, il a écrit : "On est partis à la chasse aux Indiens". C'est un bon soldat, un homme qui voit clair, tout en étant nourri des préjugés de son temps, énonce Russel-Aurore Bouchard. D'un autre côté, on sent une certaine empathie chez lui. À Fort Smith, il plaint les Indiens de la Floride qu'on oblige à camper dans un cimetière. Après une bataille, en voyant une poupée avec laquelle jouent des enfants, il se dit que ces Indiens sont pareils aux petits qui vivent dans son pays. »

En revanche, c'est d'un oeil sévère que le militaire toise ses frères d'armes. Il en parle comme de brutes avinées, de la lie de la société. « Plusieurs d'entre eux sont des immigrants originaires de l'Allemagne et de l'Irlande, des gens qui n'ont aucune instruction et aucune allure à ses yeux », résume l'historienne. Ce n'est pas pour rien qu'au sein de l'armée, son comportement est celui d'un solitaire. Dès qu'il a du temps, son premier réflexe est de mettre le nez dans ses livres. Sa vie est remarquablement compartimentée.

Une autre source de joie pour Eugène Roy, outre la lecture, tient à ses rencontres avec des francophones croisés au fil de ses missions. Elles tissent une trame narrative à laquelle Russel-Aurore Bouchard attache une grande importance, puisque la contribution de ces pionniers est tombée dans l'angle mort de notre mémoire collective. « Le livre montre à quel point nous étions présents partout en Amérique du Nord, fait-elle remarquer. Il nous redonne notre juste place dans l'histoire de ce continent. »

Dans l'armée pour fuir ses démons

Pourquoi un homme aussi instruit qu'Eugène Roy s'est-il enrôlé dans l'armée américaine en 1846 ? Alors âgé de 21 ans, il avait eu le temps d'ouvrir un commerce à Québec avant de le voir piquer du nez. On le retrouve ensuite aux États-Unis, au service d'un magasin de fourrures, mais pas longtemps. Insatisfait, il décide de prendre les armes au moment où la U.S. Army s'en va guerroyer au Mexique.

« Deux raisons expliquent son engagement : une peine d'amour et son alcoolisme. Cet homme a fui son démon, mais peu après le début de son service, il s'est saoûlé en buvant du fort. Ça l'a découragé. Il n'était pas fier de lui et a décidé de régler le problème à sa façon en ne prenant plus que de la bière. Il disait que ce n'était pas de l'alcool », raconte l'historienne Russel-Aurore Bouchard en esquissant un sourire.

Cet arrangement avec sa conscience n'a pas empêché Eugène Roy de s'étourdir dans les saloons, où les risques de passer de vie à trépas étaient aussi grands que dans l'exercice du métier de soldat. C'est ainsi qu'un jour, le Québécois a engagé un duel au sabre contre un officier qu'il jugeait arrogant, ce qui lui a valu d'être rétrogradé. On a alors fait un trait sur l'unique promotion qui lui fut conférée, soit le grade de caporal.

Sa carrière a pris fin dans les premiers mois de la Guerre de Sécession. Son contrat étant échu, on lui a accordé une décharge honorable et il s'est installé à Gentilly, mariant au passage une cousine germaine, Alice Descormiers, à la cathédrale de Trois-Rivières. L'agriculture l'a tenu occupé jusqu'en 1870, mais ce n'était pas sa vocation, ce qui l'a poussé à devenir gardien de phare à Terre-Neuve.

« Cet homme cherchait la solitude. C'était le type même du Canadien errant », avance Russel-Aurore Bouchard. Le destin lui réservait un mauvais tour, cependant. Lui qui avait courtisé le danger si fréquemment au sein de l'armée a été encorné par un boeuf en juillet 1881. Son épouse et leurs 13 enfants (elle était enceinte du 14e) ne pouvant subvenir à leurs besoins, la famille a emménagé à Roberval sur les conseils d'un oblat moussant la cause de la colonisation.

Ce sont justement les descendants qui ont assuré la préservation du journal qu'avait tenu Eugène Roy de 1857 à 1860. Au lieu de respecter son voeu qui consistait à le détruire, ils l'ont confié à la Société historique du Saguenay en 1937. C'est là que Russel-Aurore Bouchard l'a découvert il y a plus de 30 ans, prélude à la longue gestation du livre La Piste des Larmes.

« Ce projet m'a sorti de ma zone de confort. Il a fallu que je demande conseil auprès de spécialistes de l'histoire américaine, en plus de déchiffrer et corriger le texte original, dont plusieurs pages avaient été mouillées. Ce travail m'a rendu malade, mais je suis contente de l'avoir fait. J'ai redonné un peu de fierté aux Canadiens français, que leurs gouvernements se plaisent à mépriser. J'ai aussi rendu hommage à ceux qui ont fondé le Canada moderne », énonce l'historienne.




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