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Église Fatima: les vitraux de Jean-Guy Barbeau en danger

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Voici une oeuvre que Jean-Guy Barbeau a réalisée en 1953, à la demande de l'homme d'affaires Gaston L. Tremblay. Cette murale destinée à sa résidence se trouve aujourd'hui à Place Vendôme, un édifice situé à Chicoutimi

Le Progrès-Dimanche, Jeannot Lévesque

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Daniel Coté
Le Quotidien

Lorsqu'on visite la maison de Jean-Guy Barbeau, qu'on pénètre dans son atelier, l'image que renvoient ses tableaux, de même que les affiches témoignant de l'intérêt qu'ont suscité ses oeuvres, aussi loin qu'en Pologne, est celle d'un artiste heureux. Et justement, c'est le souvenir que conserve précieusement son épouse, Marcelle Barbeau.

Jean-Guy Barbeau a eu le bonheur de constater... (Le Progrès-Dimanche, Jeannot Lévesque) - image 1.0

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Jean-Guy Barbeau a eu le bonheur de constater que son travail plaisait aux gens, en particulier ses tableaux montrant des têtes de femmes.

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« Ce n'était pas un tourmenté. Il appréciait la vie, avait beaucoup d'humour et se montrait généreux. Lui-même, par contre, ne demandait jamais rien », a-t-elle décrit au cours d'une entrevue accordée au Progrès-Dimanche. Possédant une grande capacité de travail, le Chicoutimien d'adoption - il était originaire de Saint-Raphaël-de-Bellechasse - n'a jamais été à court de temps, ni d'idées, quitte à se coucher au milieu de la nuit afin de leur donner vie.

C'est pour cette raison que son atelier se trouvait au sous-sol. Les fenêtres ne servent à rien lorsqu'on peint jusqu'à trois heures du matin. Travailler tard fut le prix à payer pour demeurer actif en tant qu'artiste, puisque Jean-Guy Barbeau gagnait sa vie pendant le jour. Il est ainsi devenu affichiste à son arrivée dans la région, avant de concevoir des publicités pour les magasins Gagnon et Frères et d'enseigner les arts dans des écoles de Chicoutimi.

Certains de ses tableaux laissent filtrer son admiration pour Picasso, alors que d'autres, comme ces maisons donnant l'impression de danser sur les rives du Saguenay, rappellent l'univers de Chagall. « Jean-Guy appréciait également le travail de Juan Gris, Pellan et Braque », note Marcelle Barbeau. Ce qui est tout aussi apparent, cependant, c'est le fait que son mari a su transcender ses maîtres.

Il est vrai que sa manière à lui, toute en finesse, est reconnaissable entre toutes. Partout dans sa maison, par exemple, on voit se profiler des têtes de femmes. Parfois, elles constituent l'essentiel du tableau, alors que d'autres oeuvres, parfois touffues, souvent empreintes de légèreté, les présentent en compagnie de jolis bouquets de fleurs.

« Des femmes, il y en a partout et ça l'a intrigué jusqu'à ce que Jean-Guy réalise qu'elles étaient très présentes dans sa vie. La plupart de ses élèves étaient des jeunes filles, en effet, tandis qu'à la maison, il y avait moi et notre fille, en plus de ma mère et de ma soeur », fait observer Marcelle Barbeau.

Le bonheur, c'est aussi de voir que son travail plaît aux gens, ce que l'artiste a eu maintes occasions de constater. Jusqu'à son décès survenu en 2008, la demande est demeurée soutenue pour ses tableaux. « Des fois, ça entrait par les deux portes pour en acheter, surtout dans les années 1980, rapporte son épouse. Des gens qui pleuraient, on en a vu beaucoup ici. Ils étaient tellement contents de partir avec un Barbeau. »

Le goût des grands formats

L'épouse de l'artiste Jean-Guy Barbeau, Marcelle, possède le... (Le Progrès-Dimanche, Jeannot Lévesque) - image 3.0

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L'épouse de l'artiste Jean-Guy Barbeau, Marcelle, possède le tableau à partir duquel fut créée la murale intitulée Hommage à Gutenberg. Elle a été installée à la Maison de la presse avant de migrer à La Pulperie de Chicoutimi.

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Jean-Guy Barbeau était à l'aise avec les grands formats, comme en témoignent les vitraux de l'église Notre-Dame-de-Fatima, mais également ses murales. C'est un goût que le Chicoutimien a développé pendant ses études à l'école des Beaux-arts de Québec. L'un de ses maîtres favoris, qui fut aussi une figure marquante de l'histoire de la peinture au Québec, a joué un rôle important à cet égard.

« Jean Dallaire est un professeur qui a marqué Jean-Guy. C'est d'ailleurs avec lui qu'il a travaillé sur des oeuvres de grandes dimensions, trois tableaux présentés à l'Exposition de Québec à la fin des années 1940 », révèle l'épouse de l'artiste, Marcelle Barbeau. Devenu professionnel, ce qui a coïncidé avec son arrivée au Saguenay en 1951, il n'a pas mis de temps à renouer avec les projets ambitieux.

Tout en réalisant une murale à l'Université Laval, un hommage à la Nouvelle-France intitulé Ton histoire est une épopée (1952), le peintre a créé une oeuvre à la demande de l'homme d'affaires chicoutimien Gaston L. Tremblay, célèbre pour avoir fondé, beaucoup plus tard, le centre commercial Place du Royaume. D'abord accrochée dans sa résidence, elle se trouve aujourd'hui au premier étage de l'édifice Place Vendôme.

« Longtemps, j'ai perdu la trace de cette oeuvre sculptée sur du linoléum en 1953 », souligne Marcelle Barbeau, qui en a profité pour enrichir ses archives tenues avec un zèle exemplaire. L'histoire relatée sur l'immense tableau évoque le monde des Milles et une nuits, une vision de l'ailleurs qui tranche avec le cliché voulant que le Québec d'avant la Révolution tranquille était frileux, replié sur lui-même.

Le camelot

Une autre murale est associée à la vie de ce journal, puisqu'elle a été commandée par l'ancien pdg du Progrès du Saguenay, Gaston Vachon. Souhaitant ajouter une touche artistique à la Maison de la presse, inaugurée en septembre 1980, celui-ci avait demandé à Jean-Guy Barbeau de produire une fresque qui devait se déployer dans le hall d'entrée.

Sa seule exigence tenait à la présence d'un camelot sur le tableau, un personnage qu'on remarque à droite de l'Hommage à Gutenberg. « Ça part des Aztèques pour se rendre jusqu'à lui, tandis que Gutenberg, l'inventeur de l'imprimerie, se trouve au milieu. Jean-Guy a travaillé six mois sur ce projet et à un moment donné, il a eu hâte de finir parce que ça l'empêchait de faire autre chose », confie Marcelle Barbeau.

Mesurant 30 pieds par huit, la murale a été installée par sections, juste à temps pour l'inauguration du bâtiment qui abrite toujours les journaux Progrès-Dimanche et le Quotidien. Toutefois, Jean-Guy Barbeau a eu la mauvaise surprise de constater qu'un comptoir masquait une partie de l'oeuvre qui, désormais, fait partie de la collection permanente de La Pulperie de Chicoutimi.

Marcelle Barbeau porte le deuil de Fatima

Marcelle Barbeau pose fièrement à côté d'une affiche... (Le Progrès-Dimanche, Jeannot Lévesque) - image 5.0

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Marcelle Barbeau pose fièrement à côté d'une affiche mettant en valeur l'église Notre-Dame-de-Fatima. Le vitrail a été réalisé par son mari, Jean-Guy Barbeau, au début des années 1960.

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Marcelle Barbeau se sent bien petite, face au danger qui plane sur l'église Notre-Dame-de-Fatima, située à Jonquière. Réalisant que le sablier est presque vide, que la destruction du bâtiment est imminente, celle qui a partagé la vie de l'artiste Jean-Guy Barbeau pendant 54 ans ne peut que déplorer cette perte. Ainsi disparaîtra l'une des oeuvres architecturales qui ont amené le Québec dans la modernité, de même que les deux vitraux réalisés par son mari.

«C'est une grande tristesse, une saga incompréhensible. Les vitraux vont partir avec l'église et je ne peux pas croire que La Pulperie ne pourrait pas conserver ne serait-ce qu'une section, pour montrer qu'ils ont existé. Il s'agit pourtant d'un travail d'une qualité exceptionnelle», a souligné la Chicoutimienne mardi, à l'occasion d'une entrevue accordée au Progrès-Dimanche.

Ce qui accentue sa déception, ce sont les souvenirs reliés à la naissance des vitraux, un chantier mené au début des années 1960. Sollicité par l'architecte Paul-Marie Côté, Jean-Guy Barbeau avait reçu le mandat de combler les espaces libres entre les deux cônes qui avaient été jumelés pour constituer l'enveloppe du bâtiment.

«Jean-Guy avait dit que dans une église aussi dépouillée, il était impossible d'intégrer des personnages bibliques. Il fallait que le motif soit simple», se souvient Marcelle Barbeau. À ce défi correspondait celui posé par les contraintes techniques. Comment pourrait-on couvrir une surface haute de 81 pieds et large d'une dizaine, tout en tenant compte des problèmes générés par les courants d'air?

Comme le montre cette photographie captée dans le... (Le Progrès-Dimanche, Jeannot Lévesque) - image 6.0

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Comme le montre cette photographie captée dans le salon de sa résidence de Chicoutimi, Marcelle Barbeau partage sa vie avec des dizaines de femmes peintes par son mari, le regretté Jean-Guy Barbeau.

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La réponse à ces questions fut de recourir à des pièces taillées dans le plexiglas, mais encore fallait-il imaginer un concept permettant d'habiller les murs nus de Fatima. C'est avec cette idée en tête qu'un beau jour, l'artiste a accroché des morceaux de plastique coloré dans son atelier de la rue Melançon. Suspendus au plafond à l'aide de ficelles, ils étaient doucement balayés par un ventilateur.

«Lorsque j'ai vu cette installation, je me suis demandé ce qui se passait, raconte Marcelle Barbeau. En jetant un oeil sur sa table à dessin, toutefois, j'ai remarqué des traces de crayons, des plaques de couleur. Le projet était lancé.» Le fruit de ces efforts a pris la forme de vitraux déployés sur les côtés nord et sud, lesquels étaient dominés par le bleu et le rouge.

Il restait à voir si l'effet attendu se matérialiserait, d'où l'importance de la première visite effectuée par l'artiste, une fois les travaux complétés. Le moins qu'on puisse dire est qu'elle fut concluante. «La lumière bougeait tout le temps sur les murs, en suivant le mouvement du soleil. Jean-Guy a été émerveillé», confie son épouse qui, elle-même, a été touchée par le spectacle qu'offrait cette danse des couleurs.

«Au moment où je suis entrée dans cette église sombre, ça a produit sur moi un effet comparable à celui d'un chant, révèle Marcelle Barbeau. Ça bougeait sur les murs et je me demandais d'où provenait cette lumière avant de réaliser que la source résidait dans les vitraux. Jean-Guy s'était servi de la nature pour l'amener à l'intérieur du bâtiment.»

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